« Les Napolitains » de Marcelle Padovani

Sciences humaines, socio-économique

Dans cet essai, Marcelle Padovani nous emmène en voyage et il a choisi d’étudier les stéréotypes qui collent à la peau des Napolitains mais pas que . Elle nous rappelle que cette superbe terre bouillonnante de créativité mais atomisée par de nombreux dysfonctionnements liés à une mauvaise gestion politique,(ex: par l’épidémie de choléra de 1973 sans parler de la crise des déchets de 2011). Construite sur le flanc du Vésuve, avant de devenir la capitale de la pizza et de la Camorra, cette republique parthénopéenne a longtemps été un centre culturel rayonnant dans toute l’Europe. Pour s’imprégner de la Naples contemporaine, Marcelle Padovani s’y est installé quelque temps.

Au fil des pages, l’auteur part à la rencontre de plusieurs intervenants: sociologue au cinéaste, curé au patron anti-mafia, montrent que ce peuple est traversé par une multitude d’influences étrangères, croit aux miracles des saints et se méfie de son propre État comme de la peste. C’est un essai saisissant et objectif, cette ville nous dévoile l’envers du décor, celle qu’on ne préfère pas montrer aux touristes, cependant les Napolitains sont avant tout un peuple de passionnés, convaincus que « la mort est simplement la fin de la douleur de vivre. »

Quand on pense à Naples, on entend le célèbre « voir Naples et mourir » . Cette ville est le produit du plus formidable métissage culturel, les napolitains vivent dans un melting-pot acoustique où se rencontrent les musiques héritées de Scarlatti, du port, les cris des marchands et les traditionnelles paroles de « Feniculì, Feniculà » ils ont même appris à métisser leur cuisine. Ils ont la capacité d’assimiler et de réinterpréter l’Occident à leur façon. Avec leur funèbre sagesse, leur ironique science du savoir-vivre et leur faculté innée à transformer la souffrance en culture.

Parmi les nombreux préjugés, on imagine à tort que le napolitain est le farniente méridionale or il y a autant de gens industrieux, inventifs, sérieux, laborieux, tendus, stressés et surtout obsédés par le travail qui malheureusement fait défaut dans la métropole, encore aujourd’hui, beaucoup de jeunes partent vers le nord pour essayer de trouver un emploi .

Bien que Naples possède un magnifique bagage culturel, par son histoire, son architecture, son art… il ne faut pas nier les dysfonctionnements liés à la Camorra dont les conséquences donne l’image d’une société fragmentée .

Le napolitain ne fait plus confiance aux rouages de la citoyenneté, il évolue en « cliques». C’est d’ailleurs dans cette esprit de méfiance vis-à-vis de l’État que mûrit le « familisme amoral » (terrain de culture de l’illégalité).

« Le familisme » est une conception de la vie qui consiste à se sentir membre d’un clan, d’une famille,d’une loge, d’une mafia… mais pas membre d’une collectivité qui est, elle, vécue comme « abstraite » et qui peut s’appeler l’État.

Malgré ce sinistre bilan, certains résistent, dans le quartier de la Sanita par exemple avec ses 50 000 habitants, plusieurs dispositifs sont mis en place pour lutter de la meilleure des façons contre l’illegalisme, avec des gestes concrets plutôt qu’avec de la répression. Les arts et notamment la musique sont une manière de se réapproprier leur territoire, c’est une revanche pour beaucoup de jeunes dont la souffrance, la prison et la mort ont longtemps été le seul horizon.

Mais la question qu’on peut se poser: c’est pourquoi la capitale du Sud abrite-t-elle la plus cruelle et efficace organisation criminelle ? D’après le patron antimafia Giovanni Melillo, c’est la démographie qui offre la meilleure clé de compréhension.

« une démographie galopante qui se traduit par une offre de main-d’œuvre inépuisable et capable d’assurer un taux de rechange élevé au sein du leadership mafieux. »

Malgré le malaise social, les napolitains avec leur franc-parler, leur sens de la formule, leur façon d’être humainement et profondément du côté des humbles, convaincus que cela sont une ressource décisive pour la communauté, le véritable caractère des napolitains et leur capacité innée à transformer la souffrance en culture.

Encore un essai qui m’a beaucoup plu et m’a rapprochée de cette ville que j’aime tant. Je le conseille à tous les amoureux de Naples et qui sont désireux de connaître un petit peu plus le caractère des napolitains.


« Les Napolitains » de Marcelle Padovani – Éditions HD ateliers Henry dougier.

« Des femmes dans la mafia » d’Anne Veron et Milka Kahn

Sciences humaines, socio-économique

Quelle est la place des femmes dans la Cosa Nostra, la camorra ou encore la ’Ndrangheta ?
Vingt ans après l’assassinat des juges antimafia Falcone et Borsellino commît par Toto Riina, Anne Véron montre à travers trois portraits de femmes, filles, sœurs­­ des « hommes d’honneur » sont souvent à la fois victimes et complices de l’horrible pieuvre.

Si l’on réfléchit un instant, dans la mafia, les hommes sont rarement à la maison car ils sont soit en fuite, soit en prison. Ils passent donc peu de temps avec leurs enfants. Alors qui est-ce qui transmet la culture mafieuse? Le père qui n’est jamais là? Les dépositaires du crime originel ce sont les femmes. Ce sont les femmes qui créent dans l’imaginaire des enfants des hommes extraordinaires.


« Aujourd’hui, le mot « mafia » est irrémédiablement associé à un monde d’hommes, de violence, de trafics illicites Or, la « femme d’honneur » existe. Elle constitue l’autre versant, souvent occulté, de la Mafia. »


Protégées par les stéréotypes culturels, le fameux concept de « fragilitas sexus » de sexe faible, hérité du droit romain a donc offert aux femmes une sorte de protection vague et à jamais codifiée, face a la loi.
Les femmes ont continué à acquérir toujours plus de poids dans les activités criminelles de la mafia, notamment dans la sphère économique et financière.

Seulement les femmes qui succèdent aux hommes en voulant démontrer qu’une femme peut faire les mêmes choses qu’un homme ne se rend pas compte qu’elle s’identifie au modèle masculin qui l’opprime. Finalement elle ne s’est pas rebellée, Elle est juste passé du côté des plus forts et a fini par perpétuer le pouvoir dont elle avait été victime. Et même si on parle de pseudo-émancipation,il ne s’agit pas pour autant de libération, la vraie libération est sans doute celle des femmes qui a l’image de Rita Altri ou Anna Carrino choisissent de changer de vie en collaborant avec la justice, pour casser la transmission des rites mafieux souvent profondément sexistes et machistes.


« Infâme », c’est le terme utilisé par les familles mafieuses pour désigner les collaborateurs ou les témoins de justice: ceux qui trahissent l’organisation. »


Et même si en apparence la mafia d’aujourd’hui ne tue qu’en dernier recours, elle est plus puissante qu’avant. Elle est passée à une criminalité en col blanc, de gestion, à laquelle les femmes s’intègrent plus facilement. Du coup, depuis quelques années, elles sont plus nombreuses en prison : plus de deux cents aujourd’hui selon Anne Veron.


« Des femmes dans la mafia,madones ou marraines? » Anne Veron et Milka Kahn – Éditions nouveau monde

« Gomorra » de Roberto Saviano

Littérature étrangère, socio-économique

« Connaître n’est donc pas un engagement moral : savoir, comprendre, est une nécessité. La seule chose qui permet de sentir qu’on est encore un homme digne de respirer. »

Paru pour la première fois en 2006, Gomorra est un livre surprenant écrit par un journaliste et écrivain italien. Roberto Saviano a consacré sa vie à enquêter sur les organisations criminelles et les passerelles du pouvoir, ce qui l’oblige aujourd’hui à vivre sous protection judiciaire.

Je peux vous assurer qu’après cette lecture, la mozzarella n’a plus tout à fait la même saveur comme un arrière-goût de sang au fond de la gorge.

C’est avec un aplomb déconcertant et un certain courage que Roberto a décidé de briser L’omerta, personne avant lui n’avait osé s’attaquer à la mafia napolitaine qu’on appelle « la Camorra ». C’est dans un style cru mais tellement bien écrit qu’il nous embarque dans les rouages de l’invisible pieuvre.

Loin des pleplums californiens et du mythe romantique qu’on prête au « mafioso » de Scorsese. Les « padrini » de Saviano, eux, sont biens réels, ils sont impitoyables, en véritables business men, ils combinent le marketing capitalisme aux méthodes du gangstérisme. Les règles sont dictées et imposées par les affaires, par l’obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence. Le reste ne compte pas. Le reste n’existe pas. Le pouvoir absolu de vie ou de mort, lancer un produit, conquérir des parts de marché, investir dans des secteurs de pointe : tout a un prix, finir en prison ou mourir. Détenir le pouvoir, dix ans, un an, une heure, peu importe la durée : mais vivre, commander pour de bon, voilà ce qui compte.


« La logique de l’entre-partenariat criminel et la vision des parrains sont empreintes d’un ultra-libéralisme radical.  »


Il dépeint la ville de Naples comme un monde gangrené, pourri des racines aux branches et comme si cela ne suffisait pas, la camorra a marqué son emprise sur toute la vie économique du Sud et même du nord.

On est en droit de se poser la question de savoir où se positionne la France dans tout ça ? Saviano met en garde tous ceux qui se croient à l’abri, même si la France n’a pas les mêmes origines Sicilo-Napolitaines, l’organisation mafieuse est avant tout un contrôle capillaire du territoire (French connection : trafics d’héroïne à travers l’Europe par exemple …) . Cependant, aujourd’hui par manque d’intérêt pour la question on ne peut pas définir avec certitude ces phénomènes.

Étant moi-même italienne, je n’avais pas réalisé l’ampleur de ce mal qui ronge mon pays d’origine, au prix de sa vie, Saviano a fait explosé une vérité que tout le monde refuse de voir, à la suite de ce récit on n’en ressort bousculé, incrédule mais pourtant pleinement convaincu, encore aujourd’hui, il continue son travail d’investigation, plusieurs livres ont vu le jour dont une série à succès issu du livre lui-même, la preuve qu’il ne baisse pas les bras. Bravo à lui !

« Gomorra » de Roberto Saviano Editions Gallimard Traduction Vincent Raynaud