« L’archipel du goulag » d’Alexandre Soljenitsyne.

Littérature étrangère, socio-économique

« L’archipel du Goulag » est le revers de la médaille de la grande puissance autrefois appelée l’Union soviétique. Un livre que tout le monde devrait lire. Voulez-vous en savoir plus sur la Russie et comprendre l’âme russe? Lisez L’archipel. Le voilà, le livre qui a écrasé l’ex-URSS et le communisme, et comme l’a dit la grande poétesse Akhmatova à propos « d’une journée d’Ivan Denissovitch » « Je pense qu’on devrait obliger chacun des deux cents millions de citoyens soviétiques à lire ce livre et à l’apprendre par cœur. »

Personnellement, je n’ai pas la prétention d’obliger qui que ce soit à lire « l’archipel du goulag » cependant ne prétendez pas connaître le système soviétique si vous ne l’avez pas lu. Je croyais savoir et pourtant au fil des pages, j’ai réalisé que je ne savais rien.

La lecture d’un tel ouvrage est difficile et amère. Dans certains moments, les émotions sont franchement dépassées, on se dit que cela n’est pas réel. Et en même temps, il est impossible de ne pas croire Soljenitsyne qui a passé 8 années en détention. Ce livre comporte des éléments de recherche scientifique et de journalisme. Et c’est la grande force de « l’archipel du goulag » – ce sont les expériences de personnes qui ont été effacées de l’histoire.

« L’échine courbée, presque brisée, j’ai pu tirer de mes années de prison la connaissance suivante : comment l’homme devient bon et méchant. Sur la paille pourrie de la prison, j’ai ressenti pour la première fois le bien remuer en moi. Peu à peu j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal […] traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. Cette ligne est mobile, elle oscille en nous avec les années. Dans un cœur envahi par le mal, elle préserve un bastion du bien. Dans le meilleur des cœurs – un coin d’où le mal n’a pas été déraciné. » p.594

Il y a aussi beaucoup d’énumérations, une époque assez longue est décrite, avec des événements assez divers / monotones. Les noms, fonctions, professions, époques, dates, noms de camps, lieux, types de torture, types de punitions et d’exécutions…

Vous ne trouverez ici ni haine ni colère, même si les événements qui se sont déroulés de 1918 à 1956 sont choquants et semblent invraisemblables! Médecins, enseignants, scientifiques se sont avérés être les principaux ennemis de l’État sans enfreindre un seul commandement humain. La patrie a déclaré les prisonniers, leurs femmes, leurs enfants, leurs frères, leurs sœurs et tous les proches et pas si proches comme des ennemis du peuple. Même les enfants à peine nés étaient voués à l’emprisonnement.

Le livre m’a choquée et effrayée à bien des égards, en ouvrant ces pages de l’histoire soviétique, les récits ne laissent pas indifférent. Tant de personnes provoquent de telles émotions, à la fois négatives en raison de leur bassesse et de leur méchanceté, et positives pour leur courage et leur résilience face aux difficultés de la vie.

L’essentiel dans la vie, tous ses secrets, vous voulez que je vous les dise, là, maintenant? Ne courez pas après les fantômes, après les biens, après une situation: pour les amasser – des dizaines d’années à s’user les nerfs; pour les confisquer – une seule nuit. Vivez en gardant sur la vie une supériorité égale; ne craignez pas le malheur, ne languissez pas après le bonheur; de toute façon, l’amer ne dure pas toute la vie et le sucré n’est jamais servi ras bord… p.306

Je recommanderais à chacun de se familiariser avec cet ouvrage, qui décrit un crime monstrueux contre son propre peuple. C’est un petit peu ce que les russes appellent « la version soviétique de l’Inquisition », lorsque les meilleurs esprits, créateurs et professionnels ont été supprimés, l’on se demande si l’économie, l’industrie, la culture et la créativité actuelle… auraient été différentes sans ces répressions idiotes et insensées.

Il m’a été impossible de décrire le sentiment lorsque je tenais entre mes mains non seulement un livre, mais des millions de vies, pas seulement une histoire, mais quelque chose qui l’a changé.

C’est tout simplement, un ouvrage honnête et véridique sur la façon dont les gens vivaient dans les moments difficiles des années soviétiques.


« L’archipel du goulag » d’Alexandre Soljenitsyne – aux éditions Points.

« Les Napolitains » de Marcelle Padovani

Sciences humaines, socio-économique

Dans cet essai, Marcelle Padovani nous emmène en voyage et il a choisi d’étudier les stéréotypes qui collent à la peau des Napolitains mais pas que . Elle nous rappelle que cette superbe terre bouillonnante de créativité mais atomisée par de nombreux dysfonctionnements liés à une mauvaise gestion politique,(ex: par l’épidémie de choléra de 1973 sans parler de la crise des déchets de 2011). Construite sur le flanc du Vésuve, avant de devenir la capitale de la pizza et de la Camorra, cette republique parthénopéenne a longtemps été un centre culturel rayonnant dans toute l’Europe. Pour s’imprégner de la Naples contemporaine, Marcelle Padovani s’y est installé quelque temps.

Au fil des pages, l’auteur part à la rencontre de plusieurs intervenants: sociologue au cinéaste, curé au patron anti-mafia, montrent que ce peuple est traversé par une multitude d’influences étrangères, croit aux miracles des saints et se méfie de son propre État comme de la peste. C’est un essai saisissant et objectif, cette ville nous dévoile l’envers du décor, celle qu’on ne préfère pas montrer aux touristes, cependant les Napolitains sont avant tout un peuple de passionnés, convaincus que « la mort est simplement la fin de la douleur de vivre. »

Quand on pense à Naples, on entend le célèbre « voir Naples et mourir » . Cette ville est le produit du plus formidable métissage culturel, les napolitains vivent dans un melting-pot acoustique où se rencontrent les musiques héritées de Scarlatti, du port, les cris des marchands et les traditionnelles paroles de « Feniculì, Feniculà » ils ont même appris à métisser leur cuisine. Ils ont la capacité d’assimiler et de réinterpréter l’Occident à leur façon. Avec leur funèbre sagesse, leur ironique science du savoir-vivre et leur faculté innée à transformer la souffrance en culture.

Parmi les nombreux préjugés, on imagine à tort que le napolitain est le farniente méridionale or il y a autant de gens industrieux, inventifs, sérieux, laborieux, tendus, stressés et surtout obsédés par le travail qui malheureusement fait défaut dans la métropole, encore aujourd’hui, beaucoup de jeunes partent vers le nord pour essayer de trouver un emploi .

Bien que Naples possède un magnifique bagage culturel, par son histoire, son architecture, son art… il ne faut pas nier les dysfonctionnements liés à la Camorra dont les conséquences donne l’image d’une société fragmentée .

Le napolitain ne fait plus confiance aux rouages de la citoyenneté, il évolue en « cliques». C’est d’ailleurs dans cette esprit de méfiance vis-à-vis de l’État que mûrit le « familisme amoral » (terrain de culture de l’illégalité).

« Le familisme » est une conception de la vie qui consiste à se sentir membre d’un clan, d’une famille,d’une loge, d’une mafia… mais pas membre d’une collectivité qui est, elle, vécue comme « abstraite » et qui peut s’appeler l’État.

Malgré ce sinistre bilan, certains résistent, dans le quartier de la Sanita par exemple avec ses 50 000 habitants, plusieurs dispositifs sont mis en place pour lutter de la meilleure des façons contre l’illegalisme, avec des gestes concrets plutôt qu’avec de la répression. Les arts et notamment la musique sont une manière de se réapproprier leur territoire, c’est une revanche pour beaucoup de jeunes dont la souffrance, la prison et la mort ont longtemps été le seul horizon.

Mais la question qu’on peut se poser: c’est pourquoi la capitale du Sud abrite-t-elle la plus cruelle et efficace organisation criminelle ? D’après le patron antimafia Giovanni Melillo, c’est la démographie qui offre la meilleure clé de compréhension.

« une démographie galopante qui se traduit par une offre de main-d’œuvre inépuisable et capable d’assurer un taux de rechange élevé au sein du leadership mafieux. »

Malgré le malaise social, les napolitains avec leur franc-parler, leur sens de la formule, leur façon d’être humainement et profondément du côté des humbles, convaincus que cela sont une ressource décisive pour la communauté, le véritable caractère des napolitains et leur capacité innée à transformer la souffrance en culture.

Encore un essai qui m’a beaucoup plu et m’a rapprochée de cette ville que j’aime tant. Je le conseille à tous les amoureux de Naples et qui sont désireux de connaître un petit peu plus le caractère des napolitains.


« Les Napolitains » de Marcelle Padovani – Éditions HD ateliers Henry dougier.

« Gomorra » de Roberto Saviano

Littérature étrangère, socio-économique

« Connaître n’est donc pas un engagement moral : savoir, comprendre, est une nécessité. La seule chose qui permet de sentir qu’on est encore un homme digne de respirer. »

Paru pour la première fois en 2006, Gomorra est un livre surprenant écrit par un journaliste et écrivain italien. Roberto Saviano a consacré sa vie à enquêter sur les organisations criminelles et les passerelles du pouvoir, ce qui l’oblige aujourd’hui à vivre sous protection judiciaire.

Je peux vous assurer qu’après cette lecture, la mozzarella n’a plus tout à fait la même saveur comme un arrière-goût de sang au fond de la gorge.

C’est avec un aplomb déconcertant et un certain courage que Roberto a décidé de briser L’omerta, personne avant lui n’avait osé s’attaquer à la mafia napolitaine qu’on appelle « la Camorra ». C’est dans un style cru mais tellement bien écrit qu’il nous embarque dans les rouages de l’invisible pieuvre.

Loin des pleplums californiens et du mythe romantique qu’on prête au « mafioso » de Scorsese. Les « padrini » de Saviano, eux, sont biens réels, ils sont impitoyables, en véritables business men, ils combinent le marketing capitalisme aux méthodes du gangstérisme. Les règles sont dictées et imposées par les affaires, par l’obligation de faire du profit et de vaincre la concurrence. Le reste ne compte pas. Le reste n’existe pas. Le pouvoir absolu de vie ou de mort, lancer un produit, conquérir des parts de marché, investir dans des secteurs de pointe : tout a un prix, finir en prison ou mourir. Détenir le pouvoir, dix ans, un an, une heure, peu importe la durée : mais vivre, commander pour de bon, voilà ce qui compte.


« La logique de l’entre-partenariat criminel et la vision des parrains sont empreintes d’un ultra-libéralisme radical.  »


Il dépeint la ville de Naples comme un monde gangrené, pourri des racines aux branches et comme si cela ne suffisait pas, la camorra a marqué son emprise sur toute la vie économique du Sud et même du nord.

On est en droit de se poser la question de savoir où se positionne la France dans tout ça ? Saviano met en garde tous ceux qui se croient à l’abri, même si la France n’a pas les mêmes origines Sicilo-Napolitaines, l’organisation mafieuse est avant tout un contrôle capillaire du territoire (French connection : trafics d’héroïne à travers l’Europe par exemple …) . Cependant, aujourd’hui par manque d’intérêt pour la question on ne peut pas définir avec certitude ces phénomènes.

Étant moi-même italienne, je n’avais pas réalisé l’ampleur de ce mal qui ronge mon pays d’origine, au prix de sa vie, Saviano a fait explosé une vérité que tout le monde refuse de voir, à la suite de ce récit on n’en ressort bousculé, incrédule mais pourtant pleinement convaincu, encore aujourd’hui, il continue son travail d’investigation, plusieurs livres ont vu le jour dont une série à succès issu du livre lui-même, la preuve qu’il ne baisse pas les bras. Bravo à lui !

« Gomorra » de Roberto Saviano Editions Gallimard Traduction Vincent Raynaud