« Chez soi » de Mona Chollet.

Sciences humaines, sociologie

« J’appartiens donc à cette espèce discrète, un rien honteuse : les casaniers, habitués à susciter autour d’eux la perplexité, voire la pitié ou l’agressivité, et qui avec le temps, apprennent à s’accommoder stoïquement des sarcasmes de leurs proches. »


Pour certaines personnes, il peut être difficile d’être casanier.e. En plus de ne pas vous sentir à l’aise lorsque vous sortez, vous devez aussi résister à la pression de vos amis qui vous invitent à sortir en permanence. Ainsi, les personnes casanières se sentent souvent honteuses ou ont l’impression qu’elles ont un problème.

Dans cet essai, Mona Chollet a décidé de revaloriser l’espace domestique, c’est en quelques sorte « une ode à l’entre-soi ou au quant-à soi ». Une lecture qui décomplexe sur le fait d’être casanier.e et de s’en satisfaire.

Aimer rester chez soi c’est s’affranchir du regard des autres, cependant cette façon de s’esquiver du contrôle social suscite chez beaucoup de gens même «ouvert d’esprit » une inquiétude obscure qui s’accompagne de réflexions malvenues.

Elle prend l’exemple du lecteur a qui l’on rétorque « arrête de lire! Sors et vis! » Un certains mépris qui nous a valu d’être catégorisé comme « des rats de bibliothèque ». Un fond irréductible d’intolérance et d’anti-intellectualisme .

Notre intérieur est notre refuge. Il contient tous nos biens et nos souvenirs. C’est un espace personnalisé dans lequel on se repose, on se nourrit et on s’aime. Qu’il soit petit ou grand, notre intérieur est à notre image. Pour toutes ces raisons, notre logement est notre point de repère dans notre quotidien et dans nos vies, et certaines personnes ont besoin de cette stabilité au quotidien.

Et dans la vision où nous sommes enfermés, Notre maison doit nous protéger, nous dissimuler, nous assurer du bien-être et nous offrir un minimum de surface sociale qui permet une forme d’expression, cependant ce n’est pas le cas pour grand nombre de Français qui compte 200 000 de sans-abri (2019).

En France, on considère le temps comme une chose inerte, et préjudiciable, il faut qu’il soit rempli, occupé ou utilisé. Et c’est totalement l’incompréhension à laquelle se heurte les casanier.e.s. Nous vivons donc dans une société qui favorise la mentalité utilitariste dont le temps doit être rentabilisé, cela donne naissance à une sorte d’obsession de l’utilité systématique. L’obsession de la rentabilité, le repli sur soi, l’amertume, dominent majoritairement les relations sociales.

En fait, ce qui pourrait permettre de mieux vivre et donc de se libérer de ces injonctions extérieures ce heurte aux intérêts de ce qui tirent profit du système actuel.

Elle aborde aussi le fait que Les femmes subissent une stigmatisation particulière. Selon laquelle une femme seule est « incomplète et inachevée », de plus dans notre société patriarcale, les taches ménagères sont souvent associées aux femmes au foyer, une sorte de « culture du ménage » qui est transmise de mère en fille… Connaissant les écrits de Mona Chollet, il était évident qu’elle étudie l’espace domestique sous son angle féministe.

Dans ce livre on retrouve une exploration de toutes les dimensions de notre relation à notre habitat, selon le plan que voici :

La mauvaise réputation : « Sors donc un peu de cette chambre ! »

Une foule dans mon salon : de l’inanité des portes à l’ère d’internet

La grande expulsion : pour habiter, il faut de l’espace

A la recherche des heures célestes : pour habiter, il faut du temps

Métamorphoses de la boniche : la patate chaude du ménage

L’hypnose du bonheur familial : habiter, mais avec qui ?

Des palais plein la tête : imaginer la maison idéale

Encore un essai extrêmement bien documenté et sourcé qui étudie avec justesse des sujets engagés et universels. Mona Chollet, une valeur sure.


« Chez soi » de Mona Chollet – éditions Zones.

« La vie devant soi » de Romain Gary – Émile Ajar

classique, Littérature française

En 1975, Romain Gary était un auteur glamour bien connu, mais vieillissant. Gary avait envie d’un nouveau départ et a décidé de publier un roman sous le nom d’emprunt d’Émile Ajar. « La vie devant soi » a remporté le Prix Goncourt et pour la deuxième fois, il fut récompensé par ce prix, ce qui en vertu des règles de ce concours est officiellement impossible. Pour mettre un visage sur le pseudonyme, il a fait appel à un proche qui n’est autre que son cousin, Paul Pavlowitch, Ce n’est que des années plus tard, lorsque la note de suicide de Gary a été trouvée, que la vérité sur l’un des plus grands canulars littéraires a émergé.

« La vie devant soi » de Romain Gary ou plutôt d’Émile Ajar est une histoire déchirante racontée par Momo, un immigré arabe âgé de dix ans vivant en France. Momo, qui vit chez Madame Rosa(ex prostituée reconvertie en nounou), a vu des choses qu’aucun enfant de dix ans ne devrait voir, un enfant bien trop mature pour son âge. Un roman Sombrement comique et merveilleusement émouvant.

C’est dans un appartement au dernier étage dans un quartier ombragé de Paris, que Madame Rossa s’occupe d’enfants démunis, tous enfants de prostituées. Les règles du chaos. «Quand nous étions nerveux ou que nous avions des pensionnaires sérieusement dérangés», explique Momo, Madame Rosa prenait simplement des tranquillisants. «Elle était morte pour le monde en ces jours tranquilles, et je serais chargé de les empêcher de mettre le feu aux rideaux.»

Le monde vu à travers les yeux de Momo est un endroit déroutant, mais il n’est pas naïf loin de là et, d’une manière charmante et enfantine, il a sa propre vision de voir le monde qui l’entoure.

Ce que Momo, âgé de 10 ans, n’a pas dans l’éducation formelle, il le compense largement par sa sagesse.

Momo passe ses journées à errer dans les rues à rêver, à voler si nécessaire, mais surtout à essayer de survivre. Les trafiquants de drogue et les proxénètes l’entourent comme des requins. Lentement, Madame Rosa commence à perdre ses cheveux et son esprit, et son fidèle Momo va mettre tout en œuvre pour lui donner un peu de joie et de bonheur.

La vie devant soi est parsemée de personnages colorés tels que Monsieur N’Da Amédée, le plus grand proxénète noir de tout Paris  », le sage et attentionné vendeur de tapis Monsieur Hamil qui a appris à Momo tout ce qu’il sait  » et Madame Lola la voisine travestie qui travaille au bois de Boulogne.

En plus d’être un portrait sombre et drôle d’un enfant immigré orphelin , « La vie devant soi » est une critique cinglante du traitement que la France a réservé aux immigrés, aux pauvres et aux personnes âgées. C’est un livre qui traite des questions de l’intégration, la précarité des minorités et de l’acharnement thérapeutique, un récit à la fois déchirant et réconfortant; , une lecture insolite, drôle et émouvante, où l’on passe du fou rire aux larmes.

Je comprends aujourd’hui pourquoi la vie devant soi est un classique très apprécié par la communauté bookstagram. Il fait partie des meilleurs que j’ai pu lire ces derniers mois.


« La vie devant soi » de Romain Gary – Emile Ajar – éditions Folio

«Un féminisme décolonial» de Françoise Vergès.

essai féministe, Sciences humaines

Françoise Vergès est une militante anticoloniale et antiraciste, qui affirme une fidélité aux luttes des femmes du Sud, tout en soutenant l’idée qu’il faut dépatriarcaliser les luttes révolutionnaires, une lutte entrepris depuis des siècles par une partie de l’humanité pour affirmer son droit à l’existence.

Plus généralement on peut confirmer que le féminisme décolonial appartient à la branche plus connue sous le nom de « Un féminisme intersectionnel. »

L’intersectionnalité permet d’intégrer les différences entre les femmes, permettant d’aller au delà de la notion même de féminisme. Ce prisme offre aussi un nouvel espace de visibilité aux femmes qui subissent à la fois le sexisme et le racisme et par extension, le sexisme et le classisme, le sexisme et l’homophobie, le sexisme et la transphobie au sein du féminisme.

Cet essai sociologique est une critique des féministes du sud globale et de leurs alliées du Nord sur le genre. Elle pointe le doigt sur le féminisme civilisationnel (féministe universaliste) qui selon elle entreprend la mission d’imposer au nom d’une idéologie des droits des femmes une pensée unique qui contribue à la perpétuation d’une domination de classe, de genre et de race.

Pour ce faire, elle fait défiler une série d’événements qui, depuis le prisme de son regard décolonial, acquièrent de nouvelles dimensions interprétatives. L’autrice met ainsi en lumière le revers d’une histoire révélant la structuration de ce capitalisme impérialiste, qui ne peut être qu’à la fois et simultanément raciste et patriarcal.

Ce que les féministes intersectionnelles(féminisme décolonial) reprochent aux féministes universalistes(féminisme blanc) sont qu’elles sont non seulement complices mais actrices de l’impérialisme, du «capitalisme racial», du néolibéralisme, du «racisme structurel», de la xénophobie, de l’islamophobie, du néocolonialisme, aveugle à la «colonialité» indifférent aux «racisé.es» dans le meilleur des cas, agent de leur oppression le plus souvent.

Dans cet essai on peut retrouver également plusieurs exemples dont: une analyse de l’usure des corps des femmes racisées assignées au nettoyage des centres impérialistes – invisibilisées en dépit de leur rôle central dans la reproduction du capitalisme occidental – et de l’externalisation des dégâts corporels et écologiques (et des inégalités de santé et environnementales).

Le but d’un féminisme décolonial n’est pas d’intégrer certaines femmes dans un système néolibéral qui exploite les individus et décide des conditions plus ou moins vivables de leurs existences : le but est une critique et un combat contre ce système au nom de relations effectivement justes pour toutes et tous. Un essai très instructif qui m’a permis de déconstruire certaines idées préconçues du féminisme ou d’une partie du féminisme.


« Un féminisme décolonial » de Françoise Vergès – Éditions La fabrique .

« Le combat continue » de Roberto Saviano

Sciences humaines, Sociologie

Les récits de ce livre sont le fruit du travail de l’auteur pour une émission de télévision italienne . Des années d’investigations et de dénonciations sur les malversations et la criminalité organisée dans un état qui prône l’omerta.

Cependant, malgré des audiences encourageantes, malgré les retombées financières inespérées , la chaîne publique RAI, n’a pas reconduit la deuxième édition, c’est donc sur une chaîne privée que « vieni via con me » sera diffusée.

Ce qui est intéressant dans ce livre c’est de comprendre à quel point les pouvoirs publics ont un impact sur la télévision italienne, finalement elle reflète le malheur du pays, elle est forte pour nous proposer des programmes médiocres « style la télé réalité » mais quand il s’agit de traiter les problèmes de fond, elle préfère utiliser le mécanisme de la censure et de la diffamation.

Il nous explique combien il lui a été difficile en tant qu’écrivain de passer à la télévision. Il a pourtant réussi à relever ce défi, tant son rôle de journaliste lui tient à cœur.

Ce sont 8 chapitres, correspondant à 8 thèmes choisis, qui affligent l’Italie d’aujourd’hui, le tout illustré par l’histoire de personnes courageuses et honnêtes, qui se battent continuellement contre ce système corrompu.

De plus, Ce que j’ai découvert et qui ne m’a absolument pas surprise, est que la France joue un rôle essentiel dans le crime organisé, elle est devenue un carrefour de la drogue. C’est un pays qui est inondé par l’argent de la drogue mais malheureusement pour des raisons difficiles à comprendre, elle investit très peu dans la lutte contre les organisations criminelles. Les politiques se focalisent sur la micro criminalité ou une criminalité organisée mais non mafieuse sur le problème des banlieues par exemple, une société complètement aveugle qui ignore le problème criminel car elle ne le perçoit pas comme une urgence sociale. Un certain laxisme où il n’existe aucun contrôle sur l’argent recycler, qui est part la suite introduit dans le système bancaire.

L’Italie en revanche est depuis longtemps déchirée entre ceux qui veulent éradiquer la Mafia et ceux qui la protègent. C’est un combat féroce.

Depuis le début Saviano a l’ambition de raconter une Italie rarement montrée en télévision, qui en réalité est majoritaire, celle qui a envie de redessiner cette terre et de la reconstruire et de dire au monde qu’ils ne sont pas tous pareils, que la différence consiste à savoir se tromper sans être corrompu. posséder des faiblesses tout en refusant le chantage et les pressions. De retrouver confiance en cette démocratie et en la justice.

On a d’ailleurs souvent accusé Roberto Saviano de diffamer sa terre natale simplement parce qu’il parle de ses contradictions. Or comme il le dit si bien: « celui qui raconte son propre pays ne se livre pas à la diffamation il le défend. Raconter signifie redessiner c’est un premier pas vers l’action, car les mots ont des conséquences, vouloir empêcher les mots signifie vouloir empêcher l’action. » Finalement, c’est peut-être la meilleure façon de lutter et de ne pas subir un système oppressif et corrompu.

Et à ce jour, il n’a toujours pas abandonné, courageux et agissant avec beaucoup d’abnégation pour continuer son combat.


« Le combat continue » de Roberto Saviano – Éditions Robert Laffont.

« Nana » de Émile Zola

classique, Littérature française

Nana est le neuvième volet de la série Les Rougon-Macquart en 20 volumes, Je compte venir à bout de toutes les œuvres mais je ne pense pas les lire forcément dans l’ordre chronologique.

Nana est la fille de Gervaise Macquart, l’héroïne alcoolique condamnée de L‘Assommoir(lu il y a quelques années), livre 9 de la série. Vers la fin de ce livre, la jeune fille prend déjà un mauvais virage et, à l’âge de seize ans, elle a commencé à marcher dans les rues et à trouver des hommes plus âgés pour financer son goût pour le luxe. Ce roman, entièrement dédié à son histoire, est construit comme une pièce de théâtre, chacun des 14 chapitres montrant un acte différent dans l’histoire de l’ascension, puis de la chute, puis de l’ascension supérieure, puis de la destruction complète d’une femme qui est décrite comme une «mouche dorée». Une mouche dorée issue de cinq générations de mauvaise hérédité, qui, en raison de ses formes amples, de ses tresses dorées et de son appétit sans limites pour le sexe et le luxe, parvient à corrompre tous les individus des classes supérieures. D’ailleurs c’est l’une des femmes que j’ai le plus détesté en littérature.

Le premier chapitre présente Nana au lecteur et au public parisien comme la nouvelle sensation du théâtre de variétés dans une pièce appelée La Blonde Vénus, qui est conçue pour montrer ses nombreuses attractions physiques, la montrant virtuellement dans toute sa gloire nue à un public ravi. Ceci est son premier grand succès, elle se présente aux hommes des classes supérieures, comtes,vicomtes et marquis, dont aucun ne peut résister à ses charmes.

Lorsque le comte Muffat, qui a toujours été un fervent et véritable catholique, tombe follement amoureux d’elle, elle est en mesure de dicter toutes ses conditions. Par conséquent, elle est installée dans son propre hôtel privé de luxe dans l’un des meilleurs quartiers de Paris, et bien qu’elle ait promis à Muffat qu’elle lui sera fidèle en échange d’un flot incessant de cadeaux généreux, son ennui la pousse à de plus en plus d’infidélités…

Zola a toujours été un peintre de la réalité en brossant avec génie des scènes, des personnages, des lieux. Il a l’art d’utiliser sa plume comme un pinceau… et ici, il peint des images d’une richesse et d’un luxe illimité et totalement corrompu. Pour ceux qui ne connaissent pas le travail de Zola, ce roman se tient parfaitement bien seul, et c’est probablement le plus décadent que j’ai pu lire.

J’ai eu au début des difficultés avec le style naturaliste de Zola où chaque scène devait être capturée et décortiquée dans les détails, mais cela a également conduit à une visualisation plus profonde des rues de Paris – une ville qui a doublé de taille pendant le Second Empire – la misère des pauvres, le brouhaha des coulisses du théâtre, la vie austère des espions et des prostituées, les désirs réprimés de la bourgeoisie et de l’aristocratie. Par exemple, en décrivant l’odeur des femmes, Zola détaille l’odeur de poudre et de vinaigre de toilette, de poudre de riz et de musc. Dans ce roman, il essayait de peindre une société entière à travers le prisme de la prostituée, tout comme dans ses autres ouvrages de la série Rougon-Macquart, il a capturé le Second Empire à travers différents objectifs, et à cet effet son style est réussit.


« Nana » d’Émile Zola- Éditions Gallimard .

« Attachement Féroce » de Vivian Gornick.

contemporain, Littérature étrangère

Bien qu’il n’y ait rien de plus vrai que l’amour entre une mère et une fille, la vérité est que leurs relations ne sont pas toujours faciles. Si l’amour entre une mère et sa fille peut être harmonieux et équilibré, il existe parfois des sentiments contradictoires et contrastés qui s’invitent et déteignent sur l’histoire des deux femmes: inconsciente, fusion, projection, incompréhension, crispation voire mésentente.

Entre mère et fille se noue une relation singulière tissée de multiples liens. Cet ouvrage tiré de la véritable histoire personnelle de l’autrice, analyse l’évolution des mœurs et des liens entre une mère et son enfant : jeux de miroir, de double, de mise en abyme.

La façon dont Vivian Gornick a réussi à compiler ses souvenirs ont vraiment fait de ce livre une excellente lecture qui en tant que lectrice, vous fait réfléchir sur le lien que vous entretenez avec votre propre mère. Le style m’a fait un petit peu penser à celui de Woolf et je suis d’accord avec beaucoup de lecteurs, Vivian Gornick a bien des égards est la V.Woolf moderne.

S’il vous arrive d’avoir une relation d’amour / haine avec votre mère, ce livre peut vous faire penser qu’il est tiré de votre propre vie. La relation mère-fille décrite tout au long de ce mémoire prend un voyage dans le temps rythmé par la vie quotidienne et l’amour.

L’autrice dépeint si bien sa mère qu’on a l’impression qu’elle nous est familière. Elle est animée, ardente, passionnée, opiniâtre et surtout une femme forte et volontaire. Les mémoires décrivent la vie de la mère et de la fille en basculant du présent au passé. Tissée avec élégance, chaque histoire détaillée du passé, chargée d’émotions, est liée à la vie actuelle de l’autrice au moyen de rencontres quotidiennes avec sa mère.

Vous pouvez voir clairement, et l’autrice n’hésite pas à admettre que les qualités propres à sa mère qu’elle a observées, admirées et même détestées toute sa vie sont profondément enracinées en elle-même. La lutte entre la fille adulte qui trouve sa propre identité et se sépare de celle de sa mère est illustrée dans toutes les parties du récit.

L’histoire va de la période où la jeune fille vivait avec sa famille juive dans un vieil appartement dans les années 50 jusqu’à sa vie réussie dans les années 80 tout en maintenant une relation étroite avec sa mère, malgré leurs échanges tendus. J’ai vraiment admiré la façon dont l’histoire a été conçue dans le sens où la chronologie n’était pas complètement linéaire, mais le lecteur a toujours une compréhension claire et concise de la position de l’histoire. Tout cela a donné à l’autrice une chance de montrer comment sa relation avec sa mère s’est développée (et parfois effacée) tout en illustrant comment elle se rapporte à leur vie actuelle.

Dans son ensemble, ce livre est féministe car il catalyse de façon évidente les problématiques rencontrées par de nombreuses femmes au milieu du XXe siècle dans le monde occidental.

Tout au long du récit tandis qu’elle se concentre sur les sentiments et les expériences de la femme qui l’entoure, mais pas tant des hommes. La protagoniste mène certainement une vie indépendante en tant que femme en raison des valeurs et des croyances de sa mère. Le véritable amour, la dévotion et la détestation qui accompagnent une relation mère-fille sont visibles dans tout le texte. Bien sûr, cette relation est tout sauf idyllique mais pouvons-nous dire que toutes les relations sont parfaites ?

Et même si elle a sciemment rejeté presque tout ce que sa mère lui a appris sur le fait d’être une femme dans le monde, elle a également absorbé presque tout ce que sa mère lui a appris sur le fait d’être une femme dans le monde. Elle garde en elle les souvenirs du passé, ceux qui ont fait d’elle la femme qu’elle est.

Si je dois conclure, je dirais que ce livre est finalement la définition: d’être l’enfant d’un parent et d’être soi-même en dehors de ce parent, de se séparer de sa source d’origine tout en héritant également d’une grande partie de cette même source.


« Attachement Féroce » de Vivian Gornick – Éditions Rivages.

« Le choc amoureux » de Francesco Alberoni.

Sciences humaines, sociologie

Le choc amoureux du sociologue Francesco Alberoni est un essai qui vous fait réfléchir. Une lecture intelligente et cultivée.

Il apporte des expériences, des pistes de réflexions sur les mécanismes de l’état amoureux en posant l’hypothèse audacieuse qu’il s’agit d’une révolution collective à deux.

On sait que la sociologie est parfois faite d’hypothèses plus ou moins bizarres. Sur ce coup-ci, on planche sur la question suivante.

« Qu’est-ce que tomber amoureux? C’est l’état naissant d’un mouvement collectif à deux. » Tomber amoureux- comme tous les mouvements collectifs, se joue dans le registre de l’extraordinaire « L’ordinaire lui s’apparente à la faim et à la soif, une relation uniforme et qui dure dans le temps de façon linéaire. »

Eh bien oui: tomber amoureux est assimilé à un mouvement révolutionnaire. Paraphrasant un passage de Durkheim présent dans le premier chapitre du livre, dans un mouvement collectif, l’homme s’abandonne au joug des forces extérieures qui l’amènent à épouser pleinement une cause, désintéressée de lui-même.


« L’eros est une forme révolutionnaire même si elle se limite à deux personnes. »


Le livre examine non seulement les raisons de l’association dans le mouvement amoureux-collectif, mais rapporte également une représentation précise de l’amour, avec de nombreuses références à l’expérience concrète d’un couple. En fait, la transformation de tomber amoureux se reconstruit, c’est-à-dire le passage de l’émotion irrépressible des premiers mois à l’institution (la consolidation du couple) à travers un projet partagé, mais aussi les renoncements qui sont faits pour continuer même lorsque qu’une relation s’est dégradée . Et une fois n’est pas coutume, nous parlons bien entendu de passion, de jalousie … et tout ce qui peut venir à l’esprit sur le sujet.

L’aspect que je trouve le plus intéressant est la certitude avec laquelle Alberoni affirme ses vérités. Cette façon de traiter les sujets rend l’introspection plus convaincante ou douloureuse. Parfois, vous sentez que vous soutenez pleinement sa thèse, d’autres fois, vous souhaitez le contredire, dans d’autres situations, vous interprétez, effectuez, recherchez ou simplement endurez.

L’idée la plus audacieuse se révèle peut-être dans le rétablissement d’une vision romantique de l’amour, qui ne peut se matérialiser sans un amour ivre à la base. Un amour tout sauf utilitaire et fonctionnel, et en synthèse extrême qui ne vise pas d’abord à une volonté de fonder une famille. (Ce qui est une vision très manichéenne de l’amour à mon sens).L’amour devient une intuition dangereuse qui s’affirme comme une sorte de révolution sociale.

Alberoni nie la chute de l’amour décrite comme « une sorte de folie » (Erich Fromm) ou « un état d’imbécillité temporaire » (Ortega y Gasset), qui soutient la composante émotionnelle, mais la dépouillant de tout sens péjoratif.

L’explosion de sentiments et de passion se déroule en présence d’un obstacle, avec des références littéraires qui suscitent une grande fascination: Roméo et Juliette, séparés des familles dans un conflit amer, ou le très malchanceux Werther del Goethe, submergé par un amour impossible. Les obstacles se trouvent souvent dans le caractère et les différences expérientielles.

En conclusion, la chute de l’amour du grand professeur Alberoni allie érudition et « romantisme », dans une lecture convaincante et stimulante.


« Le choc amoureux de Francesco Alberoni – Éditions Pocket.

« L’amour aux temps du choléra » de Gabriel García Márquez.

classique, Littérature étrangère

L’amour aux temps du choléra de Gabriel García Márquez est une histoire d’amour qui s’étend sur des décennies et explore le sentiment dans ses nombreuses variations. Situé dans une ville des Caraïbes au cours des 50 dernières années, il s’agit de l’histoire de deux personnes dont la vie s’entrelace à travers l’amour qui les habite.

Nous sommes présentés aux personnages principaux du livre dans la première partie. Le livre nous montre le vieux docteur Juvenal Urbino retrouvant son ami décédé et se met à expliquer son caractère et ses antécédents. Cela conduit à présenter sa femme, Fermina Daza, qui est au centre de l’histoire malgré sa position apparemment périphérique par rapport à son mari. Mais à la suite d’un malheureux accident, Juvenal Urbino décède et peu de temps après les funérailles, Fermina Daza reçoit un visiteur improbable: Florentino Ariza.

Florentino Ariza est inattendu en raison du fait que Fermina Daza n’a pas pensé à lui pendant les nombreuses décennies depuis leur première rencontre. Il est révélé que Fermina Daza et Florentino Ariza ont eu une sorte de liaison à travers des lettres d’amour quand ils étaient jeunes. Bien que leur amour soit fougueux, il a été ignoré en raison de leur jeunesse et de l’enivrante passion pour Fermina. Bien que les jeunes amants étaient amoureux, elle a finalement rencontré et épousé Juvenal Urbino, laissant Florentino porter sa peine pendant plus de 50 ans sans jamais perdre espoir de la revoir.

La romance dans le roman va au delà de l’admiration qu’à Florentino envers Fermina. La passion et l’intimité sont aussi présentes entre les époux Fermina et Juvenal. Florentino Ariza cherche à oublier Fermina Daza par la promiscuité sexuelle et les affaires clandestines avec les femmes qu’il rencontre . Bien que leurs chemins se croisent en raison du chevauchement des cercles sociaux, ils n’évoquent le passé que lorsque Juvenal Urbino n’est plus présent.

Florentino suppose qu’il sait comment la vie de Fermina Daza s’est déroulée jusqu’à ce qu’ils se reconnectent dans leur vieillesse, mais nous voyons comment elle s’est réellement passée; les années de fidélité et d’infidélité (de la part de son mari), les disputes et la vie avec sa belle-mère difficile, et les éclats de bonheur momentanés sont tous cachés derrière la façade publique d’un couple heureux.

Malgré une réunion initialement mouvementée, Florentino Ariza et Fermina Daza commencent à passer du temps ensemble après la mort de son mari; il l’aime toujours et elle aime sa compagnie, mais ils sont inquiet car ils ont plus de 70 ans et à ce stade, elle se demande comment deux personnes en fin de vie peuvent être ensemble.

Comme son titre l’indique, le choléra joue un rôle dans l’histoire. Mais les thèmes de l’amour à travers les différents âges se retrouvent tout au long de ce livre. L’amour se manifeste à travers ses différentes incarnations: le jeune amour entre les adolescents, la passion physique entre ceux dans la vingtaine et la trentaine, l’infidélité, le mariage et le déclin de la passion dans la vieillesse.

La langue de García Márquez est intensément poétique et cela embellit la nature romantique de Florentino Ariza dans la quête perpétuelle de la femme qu’il aime. J’ai été extrêmement impressionnée par l’écriture de García Márquez et je ne pense pas être la premiere à admettre que j’avais une appréhension à lire ce qui pourrait être qualifié de roman d’amour (car comme vous le savez, je ne suis pas fan de ce genre d’histoire.) Après l’avoir mis longtemps de côté, j’ai sauté le pas, les nombreuses vidéos YouTube et chroniques sur bookstagram m’ont aidé à changer d’avis. Cela étant dit, je suis heureuse de l’avoir lu parce que « l’Amour aux temps du choléra » est une merveilleuse contribution au monde de la littérature.


« L’amour au temps du choléra » de Gabriel García Márquez – Éditions Grasset .

« Anima » de Wadji Mouawad.

contemporain, Littérature française

Anima est un livre d’une grande originalité qui regroupe de courts chapitres dont les noms sont énigmatiques car ils sont représentés par des noms d’animaux sous la forme latine et scientifique. Chaque passage est raconté par le prisme de l’animal qui se retrouve sur toutes les scènes du roman.

La narration n’est donc pas établie par des humains. Les animaux sont des témoins décrivant les scènes de façon objective, sans savoir réellement les interpréter, sans savoir par quoi les personnages sont passés précédemment et sans savoir ce qu’il va leur arriver par la suite. Le protagoniste n’est donc vu qu’à travers leurs yeux, épisode après épisode, animal après animal.

L’intrigue commence lorsqu’un soir, wahhch Debch découvre le corps de sa femme, assassinée dans d’horribles circonstances et de façon ignoble. En état de choc, il décide par la suite de savoir qui est à l’origine de ce meurtre. Renseigné par la police sur l’identité du tueur, wahhch décide de se lancer à sa poursuite. Une quête qui débute dans une réserve indienne au Canada et qui se poursuivra aux États-Unis.

En somme ce petit extrait peut vous faire penser à un simple thriller contemporain et bien détrompez-vous. Je n’ai jamais lu un thriller où l’omniprésence de la violence est si forte (violences physiques, pulsions meurtrières, bestialité, cruauté…). Une lecture lourde et oppressante accompagnée d’une légère perversion. Cela dit, j’ai été surprise par la qualité du texte, une belle écriture séduisante avec beaucoup de poésie dans chaque chapitre.

J’ai compris en lisant ce roman que wahhch n’a aucune connaissance sur ce qu’il est, notamment sur son identité. Il a pendant longtemps procédé par un évitement de ses souvenirs en mobilisant une énergie incroyable pour oublier son enfance, comme si ça n’avait jamais existé. À bien des égards, le meurtre de sa femme Leonie a au contraire renforcé ses traumatismes, la douleur du passé s’est mêlée à celle du présent en créant une dissociation, au point qu’il est presque délibérément schizophrène pour endurer la douleur qu’il s’inflige. C’est précisément cette peine qu’il traîne avec lui, une douleur quasi animale, silencieuse, imprégnée depuis l’enfance, cette émotion qui ne sera comprise que par les créatures qu’il rencontre (chat,chien,corbeau, moufette…).

Plus qu’un simple roman, ce livre dénonce la marchandisation des animaux, il interroge notre rapport avec eux. N’oublions pas que l’histoire a montré les ravages que l’être humain a pu faire autrefois sur les espèces animales, dont certaines étant menacées sont désormais considérées comme protégées.

Suite à la montée du capitalisme et de la mondialisation, nous avons vu l’émergence d’une véritable société de consommation, mais plus généralement l’appropriation d’entités naturelles et d’espèces animales, faisant des animaux-exotiques des animaux-objets, les privant de leur liberté dans leur état naturel.

Ce livre m’a aussi encouragée à m’enquérir sur la situation politique et sociale des autochtones dans cette partie de l’Amérique. J’ai appris ce qu’était la loi d’intégration canadienne. Visant clairement à assimiler les amérindiens entre 1879 et 1996. Des dizaines de milliers d’enfants amérindiens ont fréquenté des pensionnats qui visait à leur faire oublier leur langage et leur culture, certains, parfois nombreux ont subi des sévices, de plus, le terme de « génocide culturel » a souvent été prononcé.

Pour conclure, c’est un roman que j’ai reposé à plusieurs reprises tant les scènes de violences étaient insoutenable.

Dans ce livre on explore la noirceur de l’âme humaine et tout ce qu’il y a de pire en nous. L’histoire du protagoniste est dure à lire car elle fait référence aux massacres de sabra et Chatila (Deux camps de réfugiés palestiniens).

En bref cette lecture n’est pas pour les âmes sensibles, vous voilà maintenant prévenus.


« Anima » de Wadji Mouawad – Éditions Actes Sud.

« Les Napolitains » de Marcelle Padovani

Sciences humaines, socio-économique

Dans cet essai, Marcelle Padovani nous emmène en voyage et il a choisi d’étudier les stéréotypes qui collent à la peau des Napolitains mais pas que . Elle nous rappelle que cette superbe terre bouillonnante de créativité mais atomisée par de nombreux dysfonctionnements liés à une mauvaise gestion politique,(ex: par l’épidémie de choléra de 1973 sans parler de la crise des déchets de 2011). Construite sur le flanc du Vésuve, avant de devenir la capitale de la pizza et de la Camorra, cette republique parthénopéenne a longtemps été un centre culturel rayonnant dans toute l’Europe. Pour s’imprégner de la Naples contemporaine, Marcelle Padovani s’y est installé quelque temps.

Au fil des pages, l’auteur part à la rencontre de plusieurs intervenants: sociologue au cinéaste, curé au patron anti-mafia, montrent que ce peuple est traversé par une multitude d’influences étrangères, croit aux miracles des saints et se méfie de son propre État comme de la peste. C’est un essai saisissant et objectif, cette ville nous dévoile l’envers du décor, celle qu’on ne préfère pas montrer aux touristes, cependant les Napolitains sont avant tout un peuple de passionnés, convaincus que « la mort est simplement la fin de la douleur de vivre. »

Quand on pense à Naples, on entend le célèbre « voir Naples et mourir » . Cette ville est le produit du plus formidable métissage culturel, les napolitains vivent dans un melting-pot acoustique où se rencontrent les musiques héritées de Scarlatti, du port, les cris des marchands et les traditionnelles paroles de « Feniculì, Feniculà » ils ont même appris à métisser leur cuisine. Ils ont la capacité d’assimiler et de réinterpréter l’Occident à leur façon. Avec leur funèbre sagesse, leur ironique science du savoir-vivre et leur faculté innée à transformer la souffrance en culture.

Parmi les nombreux préjugés, on imagine à tort que le napolitain est le farniente méridionale or il y a autant de gens industrieux, inventifs, sérieux, laborieux, tendus, stressés et surtout obsédés par le travail qui malheureusement fait défaut dans la métropole, encore aujourd’hui, beaucoup de jeunes partent vers le nord pour essayer de trouver un emploi .

Bien que Naples possède un magnifique bagage culturel, par son histoire, son architecture, son art… il ne faut pas nier les dysfonctionnements liés à la Camorra dont les conséquences donne l’image d’une société fragmentée .

Le napolitain ne fait plus confiance aux rouages de la citoyenneté, il évolue en « cliques». C’est d’ailleurs dans cette esprit de méfiance vis-à-vis de l’État que mûrit le « familisme amoral » (terrain de culture de l’illégalité).

« Le familisme » est une conception de la vie qui consiste à se sentir membre d’un clan, d’une famille,d’une loge, d’une mafia… mais pas membre d’une collectivité qui est, elle, vécue comme « abstraite » et qui peut s’appeler l’État.

Malgré ce sinistre bilan, certains résistent, dans le quartier de la Sanita par exemple avec ses 50 000 habitants, plusieurs dispositifs sont mis en place pour lutter de la meilleure des façons contre l’illegalisme, avec des gestes concrets plutôt qu’avec de la répression. Les arts et notamment la musique sont une manière de se réapproprier leur territoire, c’est une revanche pour beaucoup de jeunes dont la souffrance, la prison et la mort ont longtemps été le seul horizon.

Mais la question qu’on peut se poser: c’est pourquoi la capitale du Sud abrite-t-elle la plus cruelle et efficace organisation criminelle ? D’après le patron antimafia Giovanni Melillo, c’est la démographie qui offre la meilleure clé de compréhension.

« une démographie galopante qui se traduit par une offre de main-d’œuvre inépuisable et capable d’assurer un taux de rechange élevé au sein du leadership mafieux. »

Malgré le malaise social, les napolitains avec leur franc-parler, leur sens de la formule, leur façon d’être humainement et profondément du côté des humbles, convaincus que cela sont une ressource décisive pour la communauté, le véritable caractère des napolitains et leur capacité innée à transformer la souffrance en culture.

Encore un essai qui m’a beaucoup plu et m’a rapprochée de cette ville que j’aime tant. Je le conseille à tous les amoureux de Naples et qui sont désireux de connaître un petit peu plus le caractère des napolitains.


« Les Napolitains » de Marcelle Padovani – Éditions HD ateliers Henry dougier.