« L’enseignement de l’ignorance » de Jean-Claude Michéa

philosophie, Sciences humaines

Dans un monde en déclin, tout commence avec l’école: niveau des élèves en chute libre, manque de considération envers le corps professoral, réformes successives… En renonçant à l’éducation, nous renonçons à l’avenir d’un pays. Tel est le constat que partage Jean-Claude Michéa, ancien professeur agrégé en philosophie qui choisira d’enseigner à des élèves de « banlieue » refusant le conformisme des « nouveaux mandarins » de l’intelligentsia libérale.

La pensée critique est la capacité à mobiliser la raison dans une activité réflexive. Dans un monde en constante évolution, où nous sommes constamment assaillis d’information, elle permet de prendre le temps d’analyser de façon objective les situations données. Pour cela faut-il déjà être doté d’une culture minimal à commencer par la capacité d’argumenter et maîtriser des exigences linguistiques élémentaires. Vous l’aurez compris, il n’est pas simple d’avoir un esprit critique dans une société qui manipule « le novlangue » à la perfection dont « le but est l’anéantissement de la pensée, la destruction de l’individu devenu anonyme… »

« Par progrès de l’ignorance, La disparition de connaissances indispensables au sens où elle est habituellement déplorée (et souvent à juste titre) que le déclin régulier de l’intelligence critique c’est-à-dire de cette aptitude fondamentale de l’homme à comprendre à la fois dans quel monde il est amené à vivre et à partir de quelles conditions la révolte contre ce monde est une nécessité morale. »

Selon Michéa, « L’enseignement de l’ignorance » n’est pas sans lien avec l’économie libérale, une autorité suffisamment influente et puissante pour briser tous les obstacles qui s’opposent à la loi du marché (tradition, religion, le droit à la coutume, famille …) dans le but de créer « un individu entièrement rationnel égoïste et calculateur » en l’éloignant de son « appartenance ou enracinement »

Ce qui veut dire que l’école actuelle soumet la jeunesse aux contraintes de l’ordre mondial « celle du capitalisme, de l’universalité marchande, ex: le combat de l’école contre « le patois », suppression du grec et du latin, la diminution des heures de philo… Le but de l’école d’aujourd’hui n’est plus de transmettre un savoir, des vertus morales… indépendamment de l’ordre capitaliste, l’école sert dorénavant à former un individu productif et rentable pour le marché du travail.

« L’école n’est déjà rien d’autre qu’un outil au service de la reproduction du capital. »

L’auteur pense aussi que Mai 68 a été décisif , car il a « eu pour effet de délégitimer d’un seul coup et en bloc, les multiples figures de la société précapitaliste ». L’insurrection étudiante n’a été profitable qu’au capital, le changement de paradigme laisse place à la propagande de la publicité et de la consommation, l’école moderne est donc devenue la fabrique de l’inculture favorisant toujours plus le libéralisme économique dans une société où il est dorénavant interdit d’interdire.

« La révolution anticapitaliste a été conviée à se défaire de son encombrant passé en acceptant pieusement de se soumettre au commandement le plus sacré des Tables de la Loi moderne « il est interdit d’interdire… » Ces dans ces conditions radicalement nouvelles et sur les bases de la métaphysique du désir et du bonheur que la consommation puis donc devenir un mode de vie à part entière – la course obsessionnelle et pathétique à la jouissance toujours différée de l’objet manquant. »

Malheureusement tous ceux qui courageusement pointent du doigt la métaphysique du progrès sont accusés de réactionnaires. Parce qu’il est de bon ton pour le progressiste de discréditer toute personne s’opposant au dogme du « mouvement modernisateur » de l’économie. Et pourtant la dimension conservatrice nous aide à garder un esprit critique qui « n’a pas peur des mots ».

Rangez vos livres, ne soyez ni fiers , ni pertinents et encore moins spirituels, vous paraîtrez trop prétentieux dans un monde où la médiocrité a pris le pouvoir. Encore une fois, la « common decency » est de rigueur pour garder la tête hors de l’eau.


« L’enseignement de l’ignorance » de Jean-Claude Michéa – Éditions Climats

« L’impérialisme » deuxième tome des origines du totalitarisme. D’Hannah Arendt.

philosophie, Sciences humaines

Ironiquement pour un penseur qualifié « d’eurocentriste » , les questions abordées par Hannah Arendt dans « Les Origines du totalitarisme » et son travail jusqu’au début des années 1960 sont aussi pertinentes pour le monde d’aujourd’hui qu’elles étaient aux événements de son temps. Déjà pendant la Seconde Guerre mondiale, Arendt s’était rendu compte que l’Occident entrait dans une ère qui exigeait une refonte fondamentale de ses concepts traditionnels.

Dans cet essai, elle analyse l’impérialisme et son expansion centrale ; l’utilisation de la pensée raciale comme dispositif dominant sur les continents du Sud; le déclin de l’État-nation et l’augmentation des minorités après 1918. Une période où le totalitarisme, l’impérialisme et l’antisémitisme ont atteint leur pleine expression. Arendt montre comment les structures du totalitarisme naissent avec la partition de l’Afrique, puis se déplace à l’Europe avec les mouvements impérialistes pangermaniques et panslaves, avant de trouver leur aboutissement dans les régimes totalitaires.

« Si je pouvais, j’annexerais les planètes » Cecil Rhodes

Tout commence avec les milieux d’affaires qui sont en quête de nouveaux marchés après avoir essuyés plusieurs échecs économiques à la fin du XIXe siècle. Par la suite, ces milieux d’affaire vont faire pression sur le pouvoir central pour favoriser l’expansion coloniale en Afrique. Deux moyens de domination sont à l’œuvre pour appuyer la puissance coloniale: la division des races et la bureaucratie. un système extrêmement utile pour développer et justifier l’hégémonie européenne. Qu’Hannah Arendt définie comme l’impérialisme classique – cette elite qui avec la complicité de la populace, développe une idéologie qui va s’étendre hors de l’Europe.

Hannah Arendt parle également d’impérialisme continental dont les acteurs principaux sont la Prusse, l’Autriche-Hongrie et la Russie. Qu’elle nomme le panslavisme et le pangermanisme. Un système qui s’appuie uniquement sur la population. Cela implique la croissance du gouvernement invisible par rapport au gouvernement visible – le gouvernement qui n’est pas dans la vue des citoyens.

Cette montée en puissance de la gouvernance invisible conduit à son tour à un déclin, voire à une désintégration, de l’État-nation, c’est-à-dire de l’espace dans lequel les êtres humains appartiennent et vivent en tant que citoyens. Le déclin de l’État-nation, soutient-elle, est la conséquence de l’impérialisme, un mouvement qui

« s’est avéré contenir presque tous les éléments nécessaires à la montée ultérieure des mouvements totalitaires… Avant l’ère impérialiste, il n’y avait pas de politique mondiale, et sans elle, … la revendication d’une domination mondiale n’aurait pas eu de sens. »

Arendt ne semble pas directement concernée par le domaine économique. Et il est important pour elle de maintenir une distinction claire entre ce qui est politique et ce qui est économique. Comme Carl Schmitt, elle a tracé une ligne nette entre la politique et l’économie. Ainsi, l’argument de cet essai sur le totalitarisme est que l’expansionnisme politique infini de l’impérialisme est une transposition dans le domaine politique des tendances économiques du capitalisme, et c’est à son tour une composante essentielle du totalitarisme. Elle conclue que l’impérialisme doit être compris comme la première phase de la domination politique bourgeoise bien plus que le stade ultime du capitalisme.

L’inquiétude d’Arendt est que l’époque actuelle pourrait s’avérer analogue à la période précédant immédiatement la Première Guerre mondiale, où un petit incident a déclenché une catastrophe sans précédent. L’apatridie est le danger, un danger que Nietzsche avait déjà identifié en 1871.

Il faut savoir qu’après la Première Guerre mondiale, on essaie d’accorder un Etat à chaque nation sous l’impulsion du président Wilson qui formule « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. » Cependant dans les faits, cela n’est pas aussi simple et c’est là où Hannah Arendt pointe du doigt la faiblesse de nos démocraties. Car dans les faits, les nations n’occupent pas de territoires continus et homogènes, beaucoup d’individus se retrouveront donc hors de leur pays, sans nationalité et donc sans droit. Un phénomène qui ne fait qu’accentuer la méfiance de la population envers les apatrides sans compter la privation de nationalité et donc de droit. Résultat: déportation, réfugiés…

« Cela n’a pu […] se produire que parce que les droits de l’homme qui, philosophiquement, n’avaient jamais été établis mais seulement formulés, qui, politiquement n’avaient jamais été garantis mais seulement proclamés, ont, sous leur forme traditionnelle, perdu toute validité »

Arendt conclue en évoquant le déclin de l’État-nation et la fin des droits de l’homme qui découlent du caractère abstrait et formel des droits de l’homme, dont les faits ont montré qu’ils avaient perdu toute efficacités dès lors qu’ils avaient été dissociés des droits nationaux. En gros pour Anna Arendt « les droits de l’homme ce sont les droits mais sans les hommes. »

Cet essai n’est pas le plus abordable, il nécessite un minimum de connaissances sur l’histoire et le droit. C’est dense, académique, et bien qu’il soit court, c’est une lecture lente. J’ai dû relire de nombreux passages plusieurs fois parce que les phrases étaient tellement longues que j’avais oublié par quoi ça commençait. Aujourd’hui, après avoir lu ce classique de la théorie politique, j’ai l’impression d’avoir une meilleure approche pour aborder les sujets actuels. Tout comme Hannah Arendt « je crois en la nécessité historique » notamment parce que l’histoire est un éternel recommencement.


« L’impérialisme » Hannah Arendt – éditions points

« Sur l’antisémitisme » les origines du totalitarisme d’Hannah Arendt

philosophie, Sciences humaines

« Comprendre, en un mot, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, qu’elle que soit ou qu’ait pu être cette réalité. »

Le premier volume de la célèbre étude en trois parties d’Arendt sur les origines philosophiques de l’esprit totalitaire se concentre sur la montée de l’antisémitisme en Europe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Elle retrace le déclin des Juifs européens et leur persécution en tant que groupe impuissant sous Hitler, aux causes antérieures et à la montée de l’antisémitisme. Cependant, il est important de noter que de nombreux arguments d’Arendt dans ce texte ont été contestés par d’autres chercheurs. Beaucoup lui reprocheront sa subjectivité – une entrave à l’analyse en instiguant de la passion sur ce qui devrait être « pure raison » cependant dans un siècle d’école qu’est le xXe siècle avec une grille de lecture idéologique qui dispense de penser par soi-même, Hannah Arendt revendique une liberté d’écriture, une liberté de réflexion. Une pensée théorique qui ne la discrédite absolument pas selon moi, bien au contraire.

Il faut dire qu’au départ, elle avait montré peu d’intérêt pour la question de l’antisémitisme, qui, selon elle, l’avait auparavant « ennuyée », mais avec la montée d’Hitler, l’antisémitisme est sans surprise devenu une préoccupation majeure pour elle à la fois politiquement et intellectuellement.

La question qui mérite d’être posée c’est pourquoi un livre sur le totalitarisme se concentre autant sur l’antisémitisme. L’une des questions les plus persistantes de l’ histoire du xXe siècle est « pourquoi les Juifs ont-ils été les victimes d’Hitler ? Pourquoi ce peuple a-t-il été choisi pour la destruction et pas un autre ? Était-ce arbitraire ? Alors qu’Hannah Arendt peut avoir un certain biais rétrospectif ici, pour elle, la tentative d’extermination des Juifs était inévitable à la lumière de l’orientation internationale des idéologies totalitaires et des relations internationales des Juifs européens.

Les Juifs, elle le savait, avaient pendant des siècles accepté l’antisémitisme européen comme une évidence, qui excluait naturellement toutes les préoccupations du monde, sauf celle de survie. Maintenant, la haine des Juifs s’était transformée en une politique qui interdisait même le droit de survivre. Elle était persuadée que ces éléments étaient fusionnés ; l’un, croyait-elle, n’avait en fait pas été possible sans l’autre. De là, la conviction que la liberté politique ne vient qu’avec la responsabilité politique. Les Juifs en tant que Juifs avaient depuis longtemps accepté l’absence de toute action politique dans leur vie, s’adaptant habilement à toutes les circonstances à leur disposition. Comme cela se résumait à la poursuite de la religiosité ou de l’argent, la masse des Juifs vivait dans l’obscurité pratiquant un culte hypnotisé de la Loi de Dieu, tandis que quelques-uns devenaient assez riches pour financer les rois et les ministres dans les régimes desquels ils n’avaient ni influence ni intérêt. Ce manque d’implication dans le monde a conduit les juifs religieux et laïcs à embrasser la conviction naïve que les juifs étaient en dehors de l’histoire et bien qu’ils puissent être harcelés, restreints et même assassinés seraient essentiellement ignorés.

« L’ignorance des juifs en matière politique les rendait particulièrement aptes à leur rôle spécifique et à leur implantation dans le monde des affaires liées à l’État; leurs préjugés à l’égard du peuple et leur préférence marquée pour l’autorité, qui les empêchaient de voir les dangers politiques de l’antisémitisme, ne les rendaient que plus sensibles à toutes les formes de discrimination sociale. » p.103

Ce que les Juifs n’avaient pas compris, pensait maintenant Arendt, c’est qu’il n’y a rien de tel que s’absenter de l’histoire. Si l’on ne participe pas activement à la création de son monde, on est voué à être sacrifié au monde dans lequel on vit. En tout temps. Ne pas exercer le libre arbitre, c’est, inévitablement, être asservi par ceux qui l’exercent. Par conséquent, en vertu d’être un peuple sans nation (qui vivait au contraire dans toutes les nations européennes), les Juifs européens sont devenus une excellente justification pour un pouvoir totalitaire international et expansionniste.

Dans la dernière partie de son essai, elle discute de l’affaire Dreyfus. Le capitaine Alfred Dreyfus était un juif français qui a été condamné à tort pour trahison en 1894. En 1896, de nouvelles preuves ont été révélées qui montraient qu’il était innocent. L’armée a supprimé ces preuves et inventé de nouvelles accusations contre Dreyfus, mais la nouvelle s’est transformée en un scandale national.

« On a jamais tout à fait éclairci ce point: L’arrestation et la condamnation de Dreyfus furent-elles simplement une erreur judiciaire qui alluma fortuitement un incendie politique, ou bien l’état-major fabriqua-t-il et introduisit-il délibérément le bordereau* pour enfin stigmatiser un juif qui fut un traître? En faveur de cette dernière hypothèse, il y a le fait que Dreyfus fut le premier juif à entrer à l’état-major, et que cette circonstance dut provoquer non seulement de l’irritation mais de la fureur et de la consternation… » p.186

On dit que pendant que l’affaire était en cours, presque tout le monde en Europe avait une opinion là-dessus. Et notamment la populace par opposition à « au peuple », l’un des concepts clés des Origines du totalitarisme. Arendt prétend que la représentation de toutes les classes au sein de la populace permet de facilement confondre la masse avec le représentant du peuple en général. Étant donné que cet argument peut être utilisé pour priver du droit de vote tout groupe recherchant des droits, Arendt suggère que la principale différence entre la masse et un mouvement authentique que représente le peuple réside dans le type de demandes que le groupe fait. Le peuple exigera que sa voix soit entendue au gouvernement. La populace exigera un leader fort pour tout arranger en déchirant la société qui les a exclus.

« Tendis que le peuple, dans les grandes révolutions, se bat pour une représentation véritable, la populace acclame toujours « l’homme fort » « le grand chef ». Car la populace hait la société, dont elle est exclue, et le Parlement, où elle n’est pas représentée » p.190

On peut dire qu’Arendt a renversé la persécution juive et a exigé la résistance juive non pas pour le seul bien des Juifs, mais pour celui du monde moderne tout entier. Elle réfléchit notamment sur ce que veut dire être juive considérant que la réalité ne serait s’enfermer dans une définition avec l’importance d’être autorisé à être ce que l’on est : tel qu’il est : pour ce qui a été donné.

Je ne suis pas une experte de la période ou du sujet, toutefois je le recommande à toute personne intéressée par l’histoire de l’Europe, l’histoire du peuple juif, la montée des légendes politiques… Les arguments d’Arendt sont vraiment intéressants et cela mérite qu’on s’y attarde.


« Sur L’ antisémitisme, les origines du totalitarisme » d’Hannah Arendt – aux éditions Points.

« Au bonheur des dames » d’Émile Zola

classique, Littérature française

« Un rire de jouissance souleva le bonheur des dames. Le chiffre courait. C’était le plus gros chiffre qu’une maison de nouveautés eût encore jamais atteint en un jour. »

Ce roman prophétique est une excellente fresque du commerce débridé et du consumérisme, « au bonheur des dames »raconte les transformations frénétiques qui ont fait du Paris de la fin du XIXe siècle la capitale mondiale de la mode. Cette histoire aurait été inspirée par l’aménagement des Grands Magasins du Louvre sur la Place du Palais-Royal à cette époque.

En toile de fond, Zola brosse un tableau vivant de la façon dont les affaires d’un grand magasin de luxe sont gérées quotidiennement dans le Paris du milieu des années 1800 et comment le plan d’expansion est mis en œuvre en tandem avec le développement ambitieux d’infrastructures massives de la ville.

Cependant, sous cet aspect glamour, il y a un fort courant qui pleure la disparition inévitable des petits propriétaires dont les commerces sont voués à disparaître. L’histoire donne également un aperçu réaliste de la vie de vendeur dans les grands magasins.

Le héros capitaliste du roman, Octave Mouret, crée un grand magasin géant qui dévore les boutiques poussiéreuses et démodées autour de lui. Ce génie des affaires qui transforme une modeste boutique de draperie en une entreprise de vente au détail extrêmement prospère, exploitant magistralement les désirs de ses clientes et ruinant les petits concurrents en cours de route. Parallèlement à l’histoire du triomphe commercial, c’est l’histoire d’amour entre Mouret et l’innocente Denise Baudu, qui vient travailler au bonheur des Dames. Elle assure le lien crucial entre Mouret et les trois groupes sociaux essentiels du roman : la clientèle féminine, les vendeurs du grand magasin et les commerçants du quartier.

« On commençait à sortir, le saccage des étoffes jonchait les comptoirs, l’or sonnait dans les caisses ; tandis que la clientèle, dépouillée, violée, s’en allait à moitié défaite, avec la volupté assouvie et la sourde honte d’un désir contenté au fond d’un hôtel louche. C’était lui qui les possédait de la sorte, qui les tenait à sa merci, par son entassement continu de marchandises, par sa baisse des prix et ses rendus, sa galanterie et sa réclame. Il avait conquis les mères elles-mêmes, il régnait sur toutes avec la brutalité d’un despote, dont le caprice ruinait des ménages. »

Zola fait un excellent travail en peignant une image d’un grand magasin moderne. Chaque chapitre a pour thème la capture de différents aspects du magasin ou de la vie des employés. Il savait comment ces nouveaux grands magasins, symboles de modernité fonctionnaient, du plus petit secteur jusqu’à la direction, il savait à quoi ressemblait la vie de leurs employés. Le bonheur des dames n’est pas seulement un décor dans ce roman, c’est le personnage principal, une force imparable, rendu avec une attention presque microscopique aux détails. Une excellente étude de la poursuite incessante de la suprématie commerciale.


« Au bonheur des dames » d’Émile Zola – Éditions Gallimard – collection Folio classique.

« Les démons » de Fiodor Dostoïevski

classique, Littérature étrangère

« Les démons » est le sixième roman de Fiodor Dostoïevski publié en 1871 – 1872. Ce livre est l’un des romans les plus politisés de Dostoïevski, il a été écrit sous l’impression des germes de mouvements terroristes et radicaux parmi les intellectuels russes… L’idée initiale de l’intrigue était le cas du meurtre de l’étudiant Ivan Ivanov qui a provoqué une grande résonance dans la société, conçu par S.G Netchaïev afin de renforcer son pouvoir dans le cercle terroriste révolutionnaire. Cette histoire reflète le phénomène de la vie politique du pays, qui a étonné tout le monde et qu’on appelle le «néchaevisme».

La situation de l’intrigue de ce roman est donc basée sur un fait historique réel. Le 21 novembre 1869, près de Moscou, S. G. Netchaïev le chef de l’organisation révolutionnaire secrète « Répression du peuple », et quatre de ses complices – P. G. Uspensky, A. K. Kuznetsov, I. G. Pryzhov et N. N. Nikolaev – ont décidé d’assassiner I. Ivanov, un étudiant de l’Académie agricole de Petrovsk.

Au cours du processus d’écriture, l’idée et l’intrigue de l’œuvre sont devenues beaucoup plus compliquées. La polémique des héros-idéologues a poursuivi la ligne amorcée dans le roman « Crime et châtiment » Les Démons sont devenus l’une des œuvres les plus importantes de Dostoïevski, un roman de prédiction, un roman d’avertissement.

« Les Démons » est l’un des nombreux romans anti-nihilistes russes , qui examine de manière critique les idées libérales, y compris athées, qui occupaient l’esprit des jeunes de cette époque.

Dostoïevski habille ses réflexions sur le sort de la Russie et de l’Occident, du symbolisme évangélique. La maladie de la folie qui a balayé la Russie est avant tout une maladie de l’intelligentsia russe, emportée par le faux européisme et ayant perdu les liens du sang avec son sol natal, son peuple, sa foi et sa moralité.

Cependant, Dostoïevski croit fermement que la maladie qui touche la Russie est temporaire. La Russie renouvellera moralement l’humanité européenne malade avec la « vérité russe » Ces idées sont clairement exprimées dans l’épigraphe évangélique aux Démons, dans l’interprétation de son auteur, du texte évangélique.

La première moitié consiste en un long monologue sur un homme âgé, Stepan Verkhovensky, deux fois veuf et sa riche patronne, Varvara Petrovna Stavrogina, vivant une relation ambiguë de vingt ans, tour à tour humoristique et curieuse. Le narrateur sans nom dit au lecteur que cela mène à quelque chose qui, compte tenu de la longueur, est une bonne chose, mais cela semblait tout de même long.

La seconde moitié du roman ne pourrait pas être plus différente de la première et c’est une bonne raison de persister. Deux générations opposées presque polaires sont présentées. Celui de Stepan et Varvara et celui de leurs enfants, Piotr Stepanovich Verkhovensky, fils de Stephan et Nikolai Vsevolodovich Stavrogine fils de Varvara. Ici, l’intrigue passe de la narration à l’action. Il y a de la violence et beaucoup de sang versé. On apprend aussi la raison du titre. Comme souvent avec Dostoïevski, cela vient de l’Écriture. Dans ce cas, de l’histoire de Jésus guérissant l’homme possédé. Marc 5:1-20

Dostoïevski cherche à révéler ses héros principalement dans les disputes idéologiques et les polémiques ; ainsi, des scènes entières sont esquissées sous forme de dialogues illustrant des affrontements idéologiques entre l’occidentalisateur Granovsky, ce « libéral qui a involontairement inspiré une génération de nihilistes » et l’étudiant Chatov, le religieux souverainiste.

Dostoïevski voit ici les raisons de l’immaturité mentale et morale de la jeunesse d’aujourd’hui dans une mauvaise éducation familiale, où « l’insatisfaction, l’impatience, la vulgarité de l’ignorance, le manque de respect ou l’indifférence à la patrie et dans le mépris moqueur du peuple. »

« pourquoi y a-t-il eu tant de meurtres, de scandales, d’infamies ? Il répondit, j’ai d’une voix brûlante, précipitée : pour ébranler systématiquement les bases: ruiner systématiquement la société et les principes; pour démoraliser les gens, tout transformer en masse informe… »p362

Son message politique dans ce livre était assez clair « méfiez-vous des groupes organisés qui aspirent à la destruction » surtout quand il y a des hommes qui feront tout leur possible pour atteindre leur objectif. Un roman plus que prémonitoire par rapport au monde d’aujourd’hui, en particulier l’individu face aux systèmes corrompus, le mouvement vers l’anarchie et la rébellion, et les réseaux de pouvoir qui lient tous les individus à leurs sociétés oppressives, peu importe à quel point ils s’efforcent de se libérer de ces restrictions.

Un incontournable pour tous les amoureux de la littérature et un véritable témoignage du talent de Dostoïevski, non seulement pour divertir mais provoquer sa conscience à plonger dans un tourbillon d’idées. Je recommande vivement la traduction faite par André Markowicz.


« Les démons » de Fiodor Dostoïevski – aux Éditions Actes Sud, collection Babel.

« L’archipel du goulag » d’Alexandre Soljenitsyne.

Littérature étrangère, socio-économique

« L’archipel du Goulag » est le revers de la médaille de la grande puissance autrefois appelée l’Union soviétique. Un livre que tout le monde devrait lire. Voulez-vous en savoir plus sur la Russie et comprendre l’âme russe? Lisez L’archipel. Le voilà, le livre qui a écrasé l’ex-URSS et le communisme, et comme l’a dit la grande poétesse Akhmatova à propos « d’une journée d’Ivan Denissovitch » « Je pense qu’on devrait obliger chacun des deux cents millions de citoyens soviétiques à lire ce livre et à l’apprendre par cœur. »

Personnellement, je n’ai pas la prétention d’obliger qui que ce soit à lire « l’archipel du goulag » cependant ne prétendez pas connaître le système soviétique si vous ne l’avez pas lu. Je croyais savoir et pourtant au fil des pages, j’ai réalisé que je ne savais rien.

La lecture d’un tel ouvrage est difficile et amère. Dans certains moments, les émotions sont franchement dépassées, on se dit que cela n’est pas réel. Et en même temps, il est impossible de ne pas croire Soljenitsyne qui a passé 8 années en détention. Ce livre comporte des éléments de recherche scientifique et de journalisme. Et c’est la grande force de « l’archipel du goulag » – ce sont les expériences de personnes qui ont été effacées de l’histoire.

« L’échine courbée, presque brisée, j’ai pu tirer de mes années de prison la connaissance suivante : comment l’homme devient bon et méchant. Sur la paille pourrie de la prison, j’ai ressenti pour la première fois le bien remuer en moi. Peu à peu j’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal […] traverse le cœur de chaque homme et de toute l’humanité. Cette ligne est mobile, elle oscille en nous avec les années. Dans un cœur envahi par le mal, elle préserve un bastion du bien. Dans le meilleur des cœurs – un coin d’où le mal n’a pas été déraciné. » p.594

Il y a aussi beaucoup d’énumérations, une époque assez longue est décrite, avec des événements assez divers / monotones. Les noms, fonctions, professions, époques, dates, noms de camps, lieux, types de torture, types de punitions et d’exécutions…

Vous ne trouverez ici ni haine ni colère, même si les événements qui se sont déroulés de 1918 à 1956 sont choquants et semblent invraisemblables! Médecins, enseignants, scientifiques se sont avérés être les principaux ennemis de l’État sans enfreindre un seul commandement humain. La patrie a déclaré les prisonniers, leurs femmes, leurs enfants, leurs frères, leurs sœurs et tous les proches et pas si proches comme des ennemis du peuple. Même les enfants à peine nés étaient voués à l’emprisonnement.

Le livre m’a choquée et effrayée à bien des égards, en ouvrant ces pages de l’histoire soviétique, les récits ne laissent pas indifférent. Tant de personnes provoquent de telles émotions, à la fois négatives en raison de leur bassesse et de leur méchanceté, et positives pour leur courage et leur résilience face aux difficultés de la vie.

L’essentiel dans la vie, tous ses secrets, vous voulez que je vous les dise, là, maintenant? Ne courez pas après les fantômes, après les biens, après une situation: pour les amasser – des dizaines d’années à s’user les nerfs; pour les confisquer – une seule nuit. Vivez en gardant sur la vie une supériorité égale; ne craignez pas le malheur, ne languissez pas après le bonheur; de toute façon, l’amer ne dure pas toute la vie et le sucré n’est jamais servi ras bord… p.306

Je recommanderais à chacun de se familiariser avec cet ouvrage, qui décrit un crime monstrueux contre son propre peuple. C’est un petit peu ce que les russes appellent « la version soviétique de l’Inquisition », lorsque les meilleurs esprits, créateurs et professionnels ont été supprimés, l’on se demande si l’économie, l’industrie, la culture et la créativité actuelle… auraient été différentes sans ces répressions idiotes et insensées.

Il m’a été impossible de décrire le sentiment lorsque je tenais entre mes mains non seulement un livre, mais des millions de vies, pas seulement une histoire, mais quelque chose qui l’a changé.

C’est tout simplement, un ouvrage honnête et véridique sur la façon dont les gens vivaient dans les moments difficiles des années soviétiques.


« L’archipel du goulag » d’Alexandre Soljenitsyne – aux éditions Points.

« Les mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar.

classique, Littérature française

« La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes. » Animula vagula blandula, p. 302

Ce livre est raconté par le légendaire empereur romain Hadrien et se présente sous la forme d’une « lettre testamentaire » adressée au successeur et petit-fils adoptif d’Hadrien, Marc Aurèle. « Mon cher Marc», écrit-il, «Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène. » Ayant commencé sa lettre avec la simple intention d’informer son jeune héritier que sa maladie est mortelle.

La voix utilisée tout au long du roman rappelle les méditations de Marc Aurèle, Ce sont les réflexions d’un homme malade qui tient audience avec ses souvenirs dans un compte rendu détaillé de sa vie, ses voyages, ses réalisations. Il était l’un des dirigeants les plus pacifiques de l’ histoire de l’empire romain.

Au cœur du récit se trouve les moments glorieux de son règne, les détails intimes de sa vie comme son amour pour le jeune Antinoüs et son désespoir après l’inévitable déclin de sa jeunesse…

« Je souris amèrement à me dire qu’aujourd’hui, sur deux pensées, j’en consacre une à ma propre fin, comme s’il fallait tant de façons pour décider ce corps usé à l’inévitable. À cette époque, au contraire, un jeune homme qui aurait beaucoup perdu à ne pas vivre quelques années de plus risquait chaque jour allègrement son avenir. » chap. Animula Vagula Blandula, p. 59

Un parfait équilibre entre le langage factuel et poétique. Elle entrelace des passages de pensée philosophique et de méditation avec des descriptions d’événements, des procédures, des commentaires sur l’économie et la guerre.

Écrire les mémoires de quelqu’un n’est pas une mince affaire. Surtout quand ce quelqu’un est un empereur… Le plus incroyable c’est qu’à aucun moment vous ne ressentez la présence de l’auteure. Elle s’est complètement effacée et a laissé l’histoire prendre le dessus. Donc non pour moi ce livre n’est pas un roman bien qu’il soit qualifié d’œuvre « fictionelle historique ». Il n’a pas pour but de divertir, c’est la confession de la vie d’un homme et d’un chef d’état.

La combinaison des recherches qui ont été menées sur la vie d’Hadrien, avec une interprétation réaliste sur l’esprit d’État, l’art, la justice et la philosophie est savamment entrepris. Je suis restée stupéfaite de l’étendue des connaissances de l’auteure sur l’histoire, la politique et la philosophie.

Yourcenar a créé ici un portrait vivant et honnête de l’empereur. Ce qui veut dire que, les souvenirs et les réflexions d’Hadrien sont tout à fait crédibles.

En conclusion « les mémoires d’Hadrien » est un texte empreint d’érudition avec un style élégant mais sans prétention.

Très certainement un livre que je relirai encore et encore.


« Les mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar – Éditions Gallimard.

« Martin Eden » de Jack London

classique, Littérature étrangère

Le roman de Jack London, Martin Eden (1909), est centré sur le personnage de Martin Eden, un jeune marin pauvre qui a grandi dans une famille ouvrière sans recevoir aucune éducation. Martin rêve d’être écrivain et de gravir les échelons de la classe sociale pour montrer au monde ce qu’il peut faire.

Au début du roman, Martin, qui vit à Oakland, a du mal à sortir de sa situation actuelle de prolétaire sans ressources pour faire quelque chose de lui-même. Il a pour mission de s’éduquer, ce qui, selon lui, est la clé pour améliorer sa vie.

« Sur les rayons des bibliothèques je vis un monde surgir de l’horizon. »

Dans sa vie et son époque, les stéréotypes sociaux et les préjugés culturels abhorrent les interactions entre les pauvres et les riches. Martin lutte d’autant plus qu’il est amoureux de Ruth Morse; une jeune bourgeoise issue d’une famille aisée. Il perçoit sa beauté comme un miracle, comme un reflet de la divinité qu’il ne pourra jamais toucher, alors qu’elle le voit comme un jouet nouveau, étrange et vivant. Deux mondes différents s’affrontent, et c’est ainsi que London soulève la question et peut-être la plus importante de l’histoire: quelle est la valeur réelle des statuts sociaux dans le monde s’ils n’apportent pas le bonheur ?

Au lieu de cela, Eden a choisi de garder Ruth comme raison pour devenir meilleur, ce qui est une autre raison de son incapacité à accepter la réalité : l’amour pour Martin est extrême, et il le rend faible et dans ces conditions le sentiment qui les animait tous deux était plus une illusion que de l’amour.

Le destin de Martin reflète les expériences de la propre vie de l’auteur. Au cours des premières années d’écriture, Jack London a rencontré de nombreuses difficultés, qui ont également influencé cette œuvre littéraire.

On y retrace l’évolution du personnage principal: de sa vie dans les arrière-cours des quartiers populaires à la grande célébrité du jeune homme dans les événements sociaux. Martin Eden est l’hymne à la volonté humaine, à l’énergie, et à l’attachement tenace en dépit des difficultés.

Malheureusement, son échec amoureux a fortement contribué à lui faire prendre conscience du pouvoir néfaste que représenterait son inclinaison aux exigences de ce milieu auquel il se sent si étranger. Et vraisemblablement, il ne possède pas assez de vie en lui pour affronter son environnement. L’histoire est structurée de manière à résumer la vie d’un homme confronté à la quête de sens, ce qui est surprenant, c’est son échec à aller au-delà de la prise de conscience « qu’il ne faut pas chercher un sens à la vie, il faut la vivre, un point c’est tout. » Ce que Jack dépeint dans ce roman c’est que son personnage a décidé de mourir alors que lui-même a décidé de vivre. Pour un temps seulement puisque la fin de cet homme n’a rien de Nietzschéen.

Cela dit, Martin Eden est aussi une peinture de société américaine au début du XXème siècle avec l’idée révolutionnaire selon laquelle le travail acharné et le succès étaient autodestructeurs dans une société mécanique peu esthétique. Une bonne façon de réussir à briser la volonté d’un individu aussi puissant et à en faire un cynique, absolument apathique.

« Il était au désespoir. Là-haut personne ne tenait à Martin Eden pour lui-même, en bas il ne pouvait plus supporter ceux qui l’avaient accepté autrefois. »

La vie de Jack London et la vie de son héros Martin Eden sont une illustration brillante de l’idée que le succès ne vient pas tout seul, mais s’accompagne de chagrin et de détresse. Et comme dit Nietzsche « l’homme est quelque chose qui doit être surmonter. »

Dans ce roman, j’ai aimé cette passion, cette humilité et cette relation physique à l’écriture, une écriture vécue qui permet aux lecteurs d’être au plus près de la réalité.


« Martin Eden » de Jack London aux editions Libretto.

« Le gai savoir » de Friedrich Nietzsche

philosophie, Sciences humaines

Comment évaluer Nietzsche ? Son écriture est si riche, si surabondante, si débordante, qu’évaluer ses œuvres, c’est comme essayer d’abreuver une cascade. Il est décrit comme un libre penseur, un essayiste, un poète, un sage, un névrosé, un fou furieux, un visionnaire…

Le titre importe peu, je suppose; Bien que sans repère de comparaison, je reste dans l’ignorance pour mesurer Nietzsche aux autres philosophes. Finalement, j’ai décidé de peser très modestement Nietzsche contre lui-même. 

Cet essai est facilement l’une des œuvres les plus fortes de Nietzsche. Publié pour la première fois en 1882 après sa rupture avec Wagner et sa renonciation à Schopenhauer, alors qu’il développait encore ses idées les plus caractéristiques. En effet, dans ce livre, on trouve la première proclamation de Nietzsche que «Dieu est mort», ainsi que la première mention de l’Éternel retour. Beaucoup de critiques de Nietzsche sur la science, l’humanisme, le libéralisme et surtout la morale se retrouvent sous une forme naissante dans ces pages.

Il rend tout d’abord hommage à la culture occitane qui rayonnait sur tout le sud de l’Europe à l’époque du Moyen Âge, au XIIe siècle, ainsi qu’aux troubadours, des penseurs libres.

En écrivant ce livre pendant deux ans, l’auteur lutte contre une maladie grave et va tenter de dégager des vérités claires sans chercher d’absolu, par des aphorismes.

Le Gai Savoir représente une manière positive de voir la vie et la réflexion ; le but du philosophe selon lui est tout d’abord de s’interroger sur la vérité, qui est le but de toute philosophie, ensuite de placer la vie et surtout celle de l’Homme (l’espèce et non l’individu) comme première de toutes les valeurs, et enfin de rapprocher l’art et les sciences.

Le projet central de Nietzsche, en quelques mots, consistait à remettre en question les valeurs et les hypothèses fondamentales de l’histoire occidentale et donc de la morale dominante. Pour lui, la démocratie est le triomphe de la plus grossière des morales utilitaires, elle sacrifie les grands intérêts aux commodités de la vie. Nietzsche en s’intéressant à la morale et le rôle qu’elle prend dans la société, évoque également la morale de l’esclave, ou la « morale du troupeau » qui enseigne que la société ne doit servir qu’à procurer le plus de bonheur possible aux faibles,aux petits, aux infirmes, aux médiocres et aux imbéciles. Cette morale constituerait une entrave à la volonté de puissance et donc à la possibilité d’être un surhomme. Cet homme nouveau qui combat pour la connaissance et l’amour des idées:

« Cette époque doit ouvrir la voie à une époque plus haute encore et rassembler la force dont celle-ci aura besoin un jour – lorsqu’elle introduira l’héroïsme dans la connaissance et fera la guerre pour la pensée et pour ses conséquences. Voilà pourquoi il faut que dès maintenant des hommes vaillants préparent le terrain… » (283)

Nietzsche aborde cela d’un point de vue anthropologique, il faut être dans la logique de comprendre l’homme à partir de ses racines, de ses instincts élémentaires:

« L’homme le plus nuisible est peut-être encore le plus utile au point de vue de la conservation de l’espèce ; car il entretient chez lui, ou par son influence sur les autres, des instincts sans lesquels l’humanité serait amollie ou corrompue depuis longtemps. » (p.93)

Nietzsche donne également des clefs de compréhensions sur le terme « dieu est mort » . La mort de Dieu représente pour les considérations morales établies (dévalorisation des valeurs supérieures).

C’est pourquoi dans l’aphorisme 125, l’insensé s’adresse non pas à des croyants mais plutôt à des athées. Le but est de contrecarrer le nihilisme, c’est à dire la perte de sens et des valeurs en l’absence d’un ordre divin.

Nietzsche pensait que la majorité des hommes refusent simplement d’admettre cette « mort de Dieu », et ce à cause de l’angoisse qui en découle.

De plus, je ne sais pas ce que les femmes ont fait à Nietzsche pour qu’il soit aussi acerbe envers elles, mais je suis certaine qu’il mêle un peu d’amour à la haine qu’il leur a vouée . Comme disait Shakespeare « I love and hate her » :

« Le charme et l’effet le plus puissant de la femme, c’est, pour parler le langage des philosophes, leur action à distance : mais pour cela il faut d’abord et avant tout — de la distance ! » (60)

Et puis, il y a le concept de l’éternel retour qui est un des concepts les plus connus de la philosophie nietzschéenne , Nietzsche soutient l’idée que pour éviter de sombrer dans le néant et donc le nihilisme, Il faut vivre de telle sorte que l’on puisse souhaiter que chaque instant se reproduise éternellement.  Et c’est donc pour lui une façon d’atteindre « l’amor fati » Ou l’amour du destin dans le bonheur comme dans le malheur. La condition pour développer la volonté de puissance et l’amour de la vie. Car selon Nietzsche, nous devons être capable de voir la beauté que nous offre le hasard et de lui donner un sens: 

« Amor fati : que cela soit dorénavant mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Détourner mon regard, que ce soit là ma seule négation ! Je veux n’être qu’un jour qu’affirmateur ! » (276)

L’œuvre de Nietzsche n’est certes pas facile à lire mais, comme toujours, il offre de grandes perspectives sur la condition humaine et la quête de la vérité. Il explore un large éventail de questions telles que la moralité, la science, la religion, le sens, l’égoïsme, l’altruisme et la souffrance. Il le fait d’une manière incroyablement complexe où il vous met au défi en tant que lecteur d’essayer de comprendre ce qu’il dit. Selon ses propres mots: 

« On ne tient pas seulement à être compris quand on écrit, mais tout aussi certainement à ne pas l’être. Ce n’est nullement une objection suffisante contre un livre, si une quelconque personne le juge incompréhensible : peut-être cela même rentrait-il dans les intentions de l’auteur, – il ne voulait pas être compris par n’importe qui ». (381)

Si vous essayez de lire ceci et que vous êtes découragés par sa complexité, je vous encourage à continuer car cela en vaut vraiment la peine. L’une des clés de la lecture de la philosophie consiste à abandonner l’idée que vous allez tout comprendre, même la plupart de ce que vous lisez. C’est pourquoi ces textes peuvent être étudiés pendant des siècles. Personne ne les comprend pleinement, probablement pas Nietzsche lui-même.

Nietzsche m’a appris à savoir me contredire en permanence car remettre en question nos croyances c’est éprouvé une bonne conscience. N’oublions pas que seuls les esprits simplistes rejettent la contradiction. Il m’a aussi appris à placer l’art au-dessus de la science, la connaissance au-dessus de « la vérité » et comme toujours l’affirmation de la vie contre la bêtise. De vivre comme un artiste qui sublime son sujet. Comme ce dernier chacun doit être capable de sublimer et de rendre beau chaque détail de la vie quotidienne. Mais surtout, le maître m’a appris qu’il était possible de penser avec lui et contre lui. Merci M. Nietzsche.


« Le gai savoir » de Friedrich Nietzsche – Éditions Le livre de Poche

« L’amant » de Marguerite Duras

contemporain, Littérature française

Basé sur son enfance à Saïgon et des environs dans les années 1930, L’amant de Marguerite Duras est un roman autobiographique qui rejette la prose conventionnelle et le récit linéaire. Ses analogies et ses thèmes sont cohérents et poignants. En fait, le roman entier se lit comme un long poème en prose. Le texte est rêveur et parfois déroutant. La narratrice saute du point de vue de la première à la troisième personne tout du long, car la protagoniste fait face à divers degrés de traumatisme. Mais tous ces aspects sont aussi ce qui rend le roman si convaincant. C’est un récit langoureux, presque méditatif à la fois érotique, inquiétant, beau, choquant et révélateur.

« L’une des choses que fait l’écriture, c’est d’effacer les choses» 

Je rappelle que son roman a remporté le prix Goncourt en France en 1984, L’amant est donc le portrait d’une narratrice qui visite une succession de ses jeunes moi. Les souvenirs sont ses coups de pinceau et la nostalgie de la couleur dans laquelle elle peint son histoire pictural. Les souvenirs obsessionnels de ses jours d’élève du secondaire à Saigon sont au centre du roman; l’amant chinois, dont le père l’empêche d’épouser la narratrice, une histoire d’amour condamnée par l’histoire avant même qu’elle ne commence.

La mère de la narratrice, dont le favoritisme pour son fils aîné et l’alternance des encouragements sapent la famille; le frère aîné, qui terrorise son jeune frère. Sans oublier la sœur cadette qui ne terminera jamais les cours que sa mère lui organise; et le frère cadet, dont la mort plonge la narratrice dans un profond désarroi.

Dans ce livre, Duras utilise le temps comme moyen de soulager les moments dramatiques et de libérer un peu la tension constante dans l’histoire de sa jeunesse. Duras ne se plaint jamais de sa situation, elle veut simplement dire: « C’est arrivé. Cela m’a endommagée. J’ai continué à vivre de toute façon. » Et pourtant, il est impossible de ne pas comprendre sa solitude, son ressentiment, ses sentiments d’abandon et son besoin de se sentir aimer et valoriser. 


 » Toute communauté, qu’elle soit familiale ou autre, nous est haïssable, dégradante. Nous sommes ensemble dans une honte de principe d’avoir à vivre la vie. C’est là que nous sommes au plus profond de notre histoire commune, celle d’être tous les trois des enfants de cette personne de bonne foi, notre mère, que la société a assassinée. Nous sommes du côté de cette société qui a réduit ma mère au désespoir. A cause de ce qu’on a fait à notre mère si aimable, si confiante, nous haïssons la vie, nous nous haïssons. » (P.69)


Un livre autobiographique si piquant, magnifiquement écrit avec une réflexion complexe sur les relations mères-filles, la responsabilité des adultes, la maladie mentale et sur le sentiment profond d’abandon. Sur ce qui est gaspillé dans la vie (ou sur les vies gâchées), sur l’absence d’amour, sur le besoin de trouver cet amour dans n’importe quoi, dans n’importe qui. 

Bien au-delà d’un roman érotique! – l’érotisme n’est ici qu’un fragment de la vie de cette jeune fille, tout aussi réel que sa honte, sa tristesse, sa solitude, et sa force. 

Un livre à lire absolument!


« L’amant » de Marguerite Duras – Les Éditions de minuit.