« En tenue d’Ève » de Delphine Horvilleur

essai féministe, Non classé, Sciences humaines

Dans « En tenue d’Éve », Delphine Horvilleur, femme rabbin.e développe une analyse intéressante sur le féminin dans la religion et plus précisément dans le judaïsme. Des sujets comme la pudeur, la nudité et l’obsession du corps y sont décortiqués.

Il est très rare de voir ce genre d’analyse venant d’un.e rabbin.e, ce qui rend cet essai plus captivant et légitime. Elle ose remettre en cause les textes sacrés en insistant sur le fait que le modèle de « la femme d’intérieur ou domestique » n’est pas celui qui habite les pages de la Bible. De nombreuses héroïnes bibliques s’illustrent au contraire par leur capacité à jouer un rôle public et politique. Plusieurs sont décrites comme des prophétesses dont la parole, les actes et les chants guident le peuple.

Malheureusement la littérature juive et chrétienne éditées aux premiers siècles de notre ère changent radicalement de ton à l’égard des femmes, la femme est soudain décrite autrement: comme la fauteuse de trouble, la responsable de la transgression originel.

Elle souligne le fait que pendant longtemps les textes des trois religions monothéistes n’ont été lus, édités et commentés que par des hommes, on peut imaginer ou se demander si leurs métaphores et leur langage auraient été différents si l’activité de lecture avait été mixte.


« La sacralisation du féminin est toujours un prélude élégant à sa marginalisation sociale. »


Il ne faut d’ailleurs pas oublier que dans la littérature rabbinique la première femme n’est pas Ève comme le prétend la bible, la première femme n’est autre que Lilith et pour des raisons obscures la Bible l’a répudiée. Son divorce avec Adam et sa sortie de la genèse fait d’elle une féministe revendicatrice avant l’heure.

Delphine Horvilleur évoque également sont point de vue sur le voile, pour elle, la volonté de voiler les femmes dans de nombreuses cultures sans leur consentement naît précisément de l’érotisation de leur visage et de leur tête. Il constitue surtout un marqueur social qui informe autrui de la non disponibilité de la femme couverte. Il viendrait ainsi réglementer la tentation des autres hommes. Un discours bien loin des dogmes religieux fondamentalistes. Dans sa logique, «la genèse de la pudeur véritable est une culture de la rencontre et non de l’effacement. »


« En cela, voiler l’autre pour étouffer le désir plutôt que de le susciter, et non seulement insensé mais coupable. »


La question du genre est également abordée et il est aujourd’hui essentiel d’encourager une réflexion sérieuse sur le genre au sein des traditions religieuses. Telle est la volonté de D. Horvilleur.

Dans ce livre, l’autrice porte un message courageux et non dogmatique, elle souligne le fait que les textes sacrés doivent être lus avec prudence et interpelle sur les dangers des interprétations littérales car un verset ne signifie jamais simplement ce qu’il semble signifier, et jamais il ne se réduit à son sens explicite. Pour D. Horvilleur, « il conviendrait de recouvrir les versets du voile d’une exégèse humaine capable d’évolution et de renouvellement. »

Elle nous démontre qu’il est tout à fait possible d’être féministe et religieuse car nous pouvons épouser une croyance tout en réfutant les dogmes. De continuer à véhiculer une idéologie qui constitue la voix de sortie d’une pensée religieuse monolithique. Les voix de subversion sont peut-être les meilleurs remparts contre la perversion d’un discours fondamentaliste impudent et impudique dont nous sommes encore si souvent témoins ou victimes.


« En tenue d’Ève » de Delphine Horvilleur – Éditions Grasset.

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« Femmes, race et classe » d’Angela Davis.

essai féministe, Sciences humaines

Dans cet essai, Angela Davis propose une histoire lisible et incisive des intersections de la race (en particulier des Noirs), du sexe et de la classe à travers l’histoire américaine depuis l’esclavage. C’est une exposition de l’intersectionnalité près d’une décennie avant que le terme ne soit inventé. Quiconque s’intéresse à l’histoire du mouvement des femmes aux États-Unis, ou à l’histoire des noirs, devrait absolument lire ce livre.

Davis se concentre sur la manière dont les groupes marginalisés ont été opposés les uns contre les autres. Les femmes blanches du mouvement pour le suffrage des femmes, par exemple, se sont engagées dans une rhétorique raciste dans le but de garantir que les femmes (blanches) obtiennent le droit de vote avant les Noirs. C’était le cas même pour beaucoup, comme Susan B Anthony et Elizabeth Cady Stanton, qui avaient soutenu l’abolition. Afin de faire appel aux électeurs racistes, les suffragettes blanches ont même soutenu que donner aux femmes le droit de vote augmenterait la proportion de Blancs votant et limiterait le pouvoir politique des Noirs.


Frederick Douglass aux suffragettes blanches: « Quand on arrachera les femmes à leur maison, simplement parce que ce sont des femmes; quand on les pendra à des réverbères; quand on leurs enlèvera leurs enfants pour leur écraser la tête sur le trottoir; quand on les insultera à tous les coins de rue; quand elles risqueront à tout moment de voir leurs maisons incendiées s’effondrer sur leur tête; quand on interdira l’entrée des écoles à leurs enfants, alors il sera urgent de leur octroyer le droit de vote. »


Elle nous offre également une analyse sur le mouvement pour le contrôle des naissances qui se repose sur une idéologie raciste associé à l’eugénisme, « L’amendement Hyde de 1977 justifie davantage la pratique forcée de la stérilisation, concernant les femmes pauvres et racisées » une pratique qui ne défend en rien le droit individuel des gens de couleur, cela révèle une stratégie plus que douteuse sur les réels intentions du gouvernement. Cette campagne fut tout simplement utilisée pour appliquer la politique démographique raciste et impérialiste du gouvernement américain.

Mais Davis propose également de nouveaux héros à apprécier, pour la plupart ignorés par les histoires classiques, comme les sœurs Grimke ainsi que Sejourner Truth et Prudence Crandall. Et certaines figures bien-aimées, comme Frederick Douglass, Ida B.Wells et Mary C.Terrell en ressortent encore plus inspirantes.

Davis est certes communiste et même si ses positions politiques me mettent parfois mal à l’aise quant à sa complaisance à l’égard des régimes communistes telle que l’URSS et Cuba (des régimes répressifs à l’encontre des homosexuels et des mouvements féministes) j’étais tout de même intéressée d’apprendre à quel point elle n’est pas utopique. En parlant de l’économie des travaux ménagers, elle est beaucoup plus préoccupée par les possibilités réalisables pour améliorer la vie des femmes que par des solutions parfaites qui correspondent au dogme marxiste. Qui selon moi est une caractéristique sous-discutée de l’intersectionnalité (ainsi que d’autres analyses multidimensionnelles, comme le pluralisme des valeurs): s’engager à scruter le monde sous des angles multiples, parfois contradictoires, fournit un contrôle naturel sur toute tendance totalisante. Qu’on se le dise, Davis est une radicale par définition, mais son accent sur des questions concrètes mérite qu’on s’intéresse à ses écrits même en étant anti radical.

Finalement, vous ne savez jamais vraiment ce que signifie l’oppression jusqu’à ce que vous lisiez des histoires réelles de personnes qui ont traversé ces épreuves. J’ai aimé lire comment les femmes qui se battaient pour l’émancipation des femmes se sont également battues pour la liberté des personnes de couleurs , mais cela m’a aussi attristé de voir combien d’entre elles avaient été manipulées pour croire que la cause noire n’était que secondaire. Ce livre est révélateur et j’ai hâte de lire d’autres œuvres d’Angela Davis. Sa façon d’écrire est captivante et directe, elle vous montre la dure réalité de la vie dans un pays qui garde encore les stigmates d’un obscur passé.


« Femmes, race et classe » d’Angela Davis – des femmes Antoinette Fouque

« Chez soi » de Mona Chollet.

Sciences humaines, sociologie

« J’appartiens donc à cette espèce discrète, un rien honteuse : les casaniers, habitués à susciter autour d’eux la perplexité, voire la pitié ou l’agressivité, et qui avec le temps, apprennent à s’accommoder stoïquement des sarcasmes de leurs proches. »


Pour certaines personnes, il peut être difficile d’être casanier.e. En plus de ne pas vous sentir à l’aise lorsque vous sortez, vous devez aussi résister à la pression de vos amis qui vous invitent à sortir en permanence. Ainsi, les personnes casanières se sentent souvent honteuses ou ont l’impression qu’elles ont un problème.

Dans cet essai, Mona Chollet a décidé de revaloriser l’espace domestique, c’est en quelques sorte « une ode à l’entre-soi ou au quant-à soi ». Une lecture qui décomplexe sur le fait d’être casanier.e et de s’en satisfaire.

Aimer rester chez soi c’est s’affranchir du regard des autres, cependant cette façon de s’esquiver du contrôle social suscite chez beaucoup de gens même «ouvert d’esprit » une inquiétude obscure qui s’accompagne de réflexions malvenues.

Elle prend l’exemple du lecteur a qui l’on rétorque « arrête de lire! Sors et vis! » Un certains mépris qui nous a valu d’être catégorisé comme « des rats de bibliothèque ». Un fond irréductible d’intolérance et d’anti-intellectualisme .

Notre intérieur est notre refuge. Il contient tous nos biens et nos souvenirs. C’est un espace personnalisé dans lequel on se repose, on se nourrit et on s’aime. Qu’il soit petit ou grand, notre intérieur est à notre image. Pour toutes ces raisons, notre logement est notre point de repère dans notre quotidien et dans nos vies, et certaines personnes ont besoin de cette stabilité au quotidien.

Et dans la vision où nous sommes enfermés, Notre maison doit nous protéger, nous dissimuler, nous assurer du bien-être et nous offrir un minimum de surface sociale qui permet une forme d’expression, cependant ce n’est pas le cas pour grand nombre de Français qui compte 200 000 de sans-abri (2019).

En France, on considère le temps comme une chose inerte, et préjudiciable, il faut qu’il soit rempli, occupé ou utilisé. Et c’est totalement l’incompréhension à laquelle se heurte les casanier.e.s. Nous vivons donc dans une société qui favorise la mentalité utilitariste dont le temps doit être rentabilisé, cela donne naissance à une sorte d’obsession de l’utilité systématique. L’obsession de la rentabilité, le repli sur soi, l’amertume, dominent majoritairement les relations sociales.

En fait, ce qui pourrait permettre de mieux vivre et donc de se libérer de ces injonctions extérieures ce heurte aux intérêts de ce qui tirent profit du système actuel.

Elle aborde aussi le fait que Les femmes subissent une stigmatisation particulière. Selon laquelle une femme seule est « incomplète et inachevée », de plus dans notre société patriarcale, les taches ménagères sont souvent associées aux femmes au foyer, une sorte de « culture du ménage » qui est transmise de mère en fille… Connaissant les écrits de Mona Chollet, il était évident qu’elle étudie l’espace domestique sous son angle féministe.

Dans ce livre on retrouve une exploration de toutes les dimensions de notre relation à notre habitat, selon le plan que voici :

La mauvaise réputation : « Sors donc un peu de cette chambre ! »

Une foule dans mon salon : de l’inanité des portes à l’ère d’internet

La grande expulsion : pour habiter, il faut de l’espace

A la recherche des heures célestes : pour habiter, il faut du temps

Métamorphoses de la boniche : la patate chaude du ménage

L’hypnose du bonheur familial : habiter, mais avec qui ?

Des palais plein la tête : imaginer la maison idéale

Encore un essai extrêmement bien documenté et sourcé qui étudie avec justesse des sujets engagés et universels. Mona Chollet, une valeur sure.


« Chez soi » de Mona Chollet – éditions Zones.

« Le combat continue » de Roberto Saviano

Sciences humaines, Sociologie

Les récits de ce livre sont le fruit du travail de l’auteur pour une émission de télévision italienne . Des années d’investigations et de dénonciations sur les malversations et la criminalité organisée dans un état qui prône l’omerta.

Cependant, malgré des audiences encourageantes, malgré les retombées financières inespérées , la chaîne publique RAI, n’a pas reconduit la deuxième édition, c’est donc sur une chaîne privée que « vieni via con me » sera diffusée.

Ce qui est intéressant dans ce livre c’est de comprendre à quel point les pouvoirs publics ont un impact sur la télévision italienne, finalement elle reflète le malheur du pays, elle est forte pour nous proposer des programmes médiocres « style la télé réalité » mais quand il s’agit de traiter les problèmes de fond, elle préfère utiliser le mécanisme de la censure et de la diffamation.

Il nous explique combien il lui a été difficile en tant qu’écrivain de passer à la télévision. Il a pourtant réussi à relever ce défi, tant son rôle de journaliste lui tient à cœur.

Ce sont 8 chapitres, correspondant à 8 thèmes choisis, qui affligent l’Italie d’aujourd’hui, le tout illustré par l’histoire de personnes courageuses et honnêtes, qui se battent continuellement contre ce système corrompu.

De plus, Ce que j’ai découvert et qui ne m’a absolument pas surprise, est que la France joue un rôle essentiel dans le crime organisé, elle est devenue un carrefour de la drogue. C’est un pays qui est inondé par l’argent de la drogue mais malheureusement pour des raisons difficiles à comprendre, elle investit très peu dans la lutte contre les organisations criminelles. Les politiques se focalisent sur la micro criminalité ou une criminalité organisée mais non mafieuse sur le problème des banlieues par exemple, une société complètement aveugle qui ignore le problème criminel car elle ne le perçoit pas comme une urgence sociale. Un certain laxisme où il n’existe aucun contrôle sur l’argent recycler, qui est part la suite introduit dans le système bancaire.

L’Italie en revanche est depuis longtemps déchirée entre ceux qui veulent éradiquer la Mafia et ceux qui la protègent. C’est un combat féroce.

Depuis le début Saviano a l’ambition de raconter une Italie rarement montrée en télévision, qui en réalité est majoritaire, celle qui a envie de redessiner cette terre et de la reconstruire et de dire au monde qu’ils ne sont pas tous pareils, que la différence consiste à savoir se tromper sans être corrompu. posséder des faiblesses tout en refusant le chantage et les pressions. De retrouver confiance en cette démocratie et en la justice.

On a d’ailleurs souvent accusé Roberto Saviano de diffamer sa terre natale simplement parce qu’il parle de ses contradictions. Or comme il le dit si bien: « celui qui raconte son propre pays ne se livre pas à la diffamation il le défend. Raconter signifie redessiner c’est un premier pas vers l’action, car les mots ont des conséquences, vouloir empêcher les mots signifie vouloir empêcher l’action. » Finalement, c’est peut-être la meilleure façon de lutter et de ne pas subir un système oppressif et corrompu.

Et à ce jour, il n’a toujours pas abandonné, courageux et agissant avec beaucoup d’abnégation pour continuer son combat.


« Le combat continue » de Roberto Saviano – Éditions Robert Laffont.

« Le choc amoureux » de Francesco Alberoni.

Sciences humaines, sociologie

Le choc amoureux du sociologue Francesco Alberoni est un essai qui vous fait réfléchir. Une lecture intelligente et cultivée.

Il apporte des expériences, des pistes de réflexions sur les mécanismes de l’état amoureux en posant l’hypothèse audacieuse qu’il s’agit d’une révolution collective à deux.

On sait que la sociologie est parfois faite d’hypothèses plus ou moins bizarres. Sur ce coup-ci, on planche sur la question suivante.

« Qu’est-ce que tomber amoureux? C’est l’état naissant d’un mouvement collectif à deux. » Tomber amoureux- comme tous les mouvements collectifs, se joue dans le registre de l’extraordinaire « L’ordinaire lui s’apparente à la faim et à la soif, une relation uniforme et qui dure dans le temps de façon linéaire. »

Eh bien oui: tomber amoureux est assimilé à un mouvement révolutionnaire. Paraphrasant un passage de Durkheim présent dans le premier chapitre du livre, dans un mouvement collectif, l’homme s’abandonne au joug des forces extérieures qui l’amènent à épouser pleinement une cause, désintéressée de lui-même.


« L’eros est une forme révolutionnaire même si elle se limite à deux personnes. »


Le livre examine non seulement les raisons de l’association dans le mouvement amoureux-collectif, mais rapporte également une représentation précise de l’amour, avec de nombreuses références à l’expérience concrète d’un couple. En fait, la transformation de tomber amoureux se reconstruit, c’est-à-dire le passage de l’émotion irrépressible des premiers mois à l’institution (la consolidation du couple) à travers un projet partagé, mais aussi les renoncements qui sont faits pour continuer même lorsque qu’une relation s’est dégradée . Et une fois n’est pas coutume, nous parlons bien entendu de passion, de jalousie … et tout ce qui peut venir à l’esprit sur le sujet.

L’aspect que je trouve le plus intéressant est la certitude avec laquelle Alberoni affirme ses vérités. Cette façon de traiter les sujets rend l’introspection plus convaincante ou douloureuse. Parfois, vous sentez que vous soutenez pleinement sa thèse, d’autres fois, vous souhaitez le contredire, dans d’autres situations, vous interprétez, effectuez, recherchez ou simplement endurez.

L’idée la plus audacieuse se révèle peut-être dans le rétablissement d’une vision romantique de l’amour, qui ne peut se matérialiser sans un amour ivre à la base. Un amour tout sauf utilitaire et fonctionnel, et en synthèse extrême qui ne vise pas d’abord à une volonté de fonder une famille. (Ce qui est une vision très manichéenne de l’amour à mon sens).L’amour devient une intuition dangereuse qui s’affirme comme une sorte de révolution sociale.

Alberoni nie la chute de l’amour décrite comme « une sorte de folie » (Erich Fromm) ou « un état d’imbécillité temporaire » (Ortega y Gasset), qui soutient la composante émotionnelle, mais la dépouillant de tout sens péjoratif.

L’explosion de sentiments et de passion se déroule en présence d’un obstacle, avec des références littéraires qui suscitent une grande fascination: Roméo et Juliette, séparés des familles dans un conflit amer, ou le très malchanceux Werther del Goethe, submergé par un amour impossible. Les obstacles se trouvent souvent dans le caractère et les différences expérientielles.

En conclusion, la chute de l’amour du grand professeur Alberoni allie érudition et « romantisme », dans une lecture convaincante et stimulante.


« Le choc amoureux de Francesco Alberoni – Éditions Pocket.

« Les Napolitains » de Marcelle Padovani

Sciences humaines, socio-économique

Dans cet essai, Marcelle Padovani nous emmène en voyage et il a choisi d’étudier les stéréotypes qui collent à la peau des Napolitains mais pas que . Elle nous rappelle que cette superbe terre bouillonnante de créativité mais atomisée par de nombreux dysfonctionnements liés à une mauvaise gestion politique,(ex: par l’épidémie de choléra de 1973 sans parler de la crise des déchets de 2011). Construite sur le flanc du Vésuve, avant de devenir la capitale de la pizza et de la Camorra, cette republique parthénopéenne a longtemps été un centre culturel rayonnant dans toute l’Europe. Pour s’imprégner de la Naples contemporaine, Marcelle Padovani s’y est installé quelque temps.

Au fil des pages, l’auteur part à la rencontre de plusieurs intervenants: sociologue au cinéaste, curé au patron anti-mafia, montrent que ce peuple est traversé par une multitude d’influences étrangères, croit aux miracles des saints et se méfie de son propre État comme de la peste. C’est un essai saisissant et objectif, cette ville nous dévoile l’envers du décor, celle qu’on ne préfère pas montrer aux touristes, cependant les Napolitains sont avant tout un peuple de passionnés, convaincus que « la mort est simplement la fin de la douleur de vivre. »

Quand on pense à Naples, on entend le célèbre « voir Naples et mourir » . Cette ville est le produit du plus formidable métissage culturel, les napolitains vivent dans un melting-pot acoustique où se rencontrent les musiques héritées de Scarlatti, du port, les cris des marchands et les traditionnelles paroles de « Feniculì, Feniculà » ils ont même appris à métisser leur cuisine. Ils ont la capacité d’assimiler et de réinterpréter l’Occident à leur façon. Avec leur funèbre sagesse, leur ironique science du savoir-vivre et leur faculté innée à transformer la souffrance en culture.

Parmi les nombreux préjugés, on imagine à tort que le napolitain est le farniente méridionale or il y a autant de gens industrieux, inventifs, sérieux, laborieux, tendus, stressés et surtout obsédés par le travail qui malheureusement fait défaut dans la métropole, encore aujourd’hui, beaucoup de jeunes partent vers le nord pour essayer de trouver un emploi .

Bien que Naples possède un magnifique bagage culturel, par son histoire, son architecture, son art… il ne faut pas nier les dysfonctionnements liés à la Camorra dont les conséquences donne l’image d’une société fragmentée .

Le napolitain ne fait plus confiance aux rouages de la citoyenneté, il évolue en « cliques». C’est d’ailleurs dans cette esprit de méfiance vis-à-vis de l’État que mûrit le « familisme amoral » (terrain de culture de l’illégalité).

« Le familisme » est une conception de la vie qui consiste à se sentir membre d’un clan, d’une famille,d’une loge, d’une mafia… mais pas membre d’une collectivité qui est, elle, vécue comme « abstraite » et qui peut s’appeler l’État.

Malgré ce sinistre bilan, certains résistent, dans le quartier de la Sanita par exemple avec ses 50 000 habitants, plusieurs dispositifs sont mis en place pour lutter de la meilleure des façons contre l’illegalisme, avec des gestes concrets plutôt qu’avec de la répression. Les arts et notamment la musique sont une manière de se réapproprier leur territoire, c’est une revanche pour beaucoup de jeunes dont la souffrance, la prison et la mort ont longtemps été le seul horizon.

Mais la question qu’on peut se poser: c’est pourquoi la capitale du Sud abrite-t-elle la plus cruelle et efficace organisation criminelle ? D’après le patron antimafia Giovanni Melillo, c’est la démographie qui offre la meilleure clé de compréhension.

« une démographie galopante qui se traduit par une offre de main-d’œuvre inépuisable et capable d’assurer un taux de rechange élevé au sein du leadership mafieux. »

Malgré le malaise social, les napolitains avec leur franc-parler, leur sens de la formule, leur façon d’être humainement et profondément du côté des humbles, convaincus que cela sont une ressource décisive pour la communauté, le véritable caractère des napolitains et leur capacité innée à transformer la souffrance en culture.

Encore un essai qui m’a beaucoup plu et m’a rapprochée de cette ville que j’aime tant. Je le conseille à tous les amoureux de Naples et qui sont désireux de connaître un petit peu plus le caractère des napolitains.


« Les Napolitains » de Marcelle Padovani – Éditions HD ateliers Henry dougier.

« Sorcières : La puissance invaincue des femmes de Mona Chollet

essai féministe, Sciences humaines

À mes sœurs, chères sorcières, 

C’est un livre que toutes les femmes devraient lire pour se rappeler quelles ont la liberté de choisir leur vie. De s’affranchir de toutes les conditions sociales et d’assumer leur choix sans avoir besoin de les justifier. En tant que féministe, ce livre n’a fait que confirmer mes idéologies et ma vision du monde. Je savais pertinemment que j’étais dans le vrai mais parfois la société a le pouvoir de remettre toutes vos certitudes en questions, au point même de me demander si en tant que femme, « je suis à la hauteur ». Avoir un peu d’ambition et aspirer à quelque chose de différent, vous me direz c’est quelque chose de normal et pourtant, nous vivons dans une société où la femme n’a pas beaucoup de place. Cependant, aujourd’hui le mouvement #Metoo a bousculé les codes sociaux, il remet l’égalité des femmes sur la table et il est temps pour nous mes sœurs de nous réapproprier notre espace et faire entendre nos voix.

Dans cet essai, Mona chollet fait le lien entre les sorcières d’antan et les femmes actuelles, elle démontre à quel point s’affranchir des constructions sociales est une tache ardue. Celles qui s’opposent aux schémas habituelles de la femme-mère est jugée, condamnée à l’humiliation, l’exil ou pire encore la mort ! Finalement qu’est-ce qui différencie les femmes libres d’aujourd’hui aux sorcières de l’histoire? Absolument rien, de nos jours, l’état n’organise plus d’exécutions publiques de prétendues sorcières, mais la peine de mort pour les femmes qui veulent être libre s’est en quelque sorte privatisée.

La sorcière incarne la femme affranchie de toutes les dominations, de toutes les limitations; Elle est un idéal vers lequel tendre, Elle montre la voie. Elle est celle qui terrifie le patriarcat, celle qui ne se marie pas, qui n’a pas d’enfants et qui est socialement indépendante. En bref c’est d’être l’égale de l’homme. Pendant longtemps les sorcières étaient représentées comme de vieilles femmes laides, sales… De par leur isolement et leur indépendance ont leur reprochés d’user de (pouvoirs maléfiques qui seraient responsables de tous les maux de la société). Tous les prétextes étaient bons pour justifier les pires ignominies (lynchages, viols, tortures, condamnations à mort) ces années de terreur et de propagande témoignent clairement d’une aliénation psychologique profonde des hommes envers les femmes.


« Des siècles de haine et d’obscurantisme semblent avoir culminé dans ce déchaînement de violence, né d’une peur devant la place grandissante que les femmes occupaient alors dans l’espace social. »


On se rend bien compte que peu de chose ont changé. Entre la société mainstream d’aujourd’hui et celle des chasses aux sorcières, il n’y a qu’un pas. Parmi les accusées de sorcellerie, on révèle une sur présentation des célibataires et des veuves, c’est-à-dire de toutes celles qui n’étaient pas subordonnées à un homme ce qui a permis de préparer la division sexuée du travail requise par le capitalisme, en réservant le travail rémunéré aux hommes et en assignant les femmes à la mise au monde et à l’éducation de leur future main-d’œuvre. D’ailleurs cette assignation dure jusqu’à aujourd’hui: Les femmes sont libres d’avoir des enfants ou pas… à condition de choisir d’en avoir. Celles qui n’en souhaitent pas sont parfois assimilées à des créatures sans cœur, obscurément mauvaises, malveillantes à l’égard de ceux des autres.

Finalement on nous dit que « la liberté de choix dont nous sommes censées disposer est ainsi largement illusoire ». Cette légitimité fragile, nous poussera à nous demander, dès que quelque chose ira de travers dans notre vie si la cause de notre infortune ne tient pas à notre absence de descendance. Le fameux « tu le regretteras un jour » ou « tu es égoïste » comme si on faisait un enfant par altruisme,c’est du délire, je n’ai jamais compris ce genre de raisonnement.

De plus, Mona Chollet révèle une bien triste vérité, celle du dégoût qu’on a pour la femme vieillissante. On dit souvent que le vieillissement et la mort sont tabous dans notre société; sauf que c’est seulement le vieillissement des femmes qui est cachés. De plus les hommes ne vieillissent pas mieux que les femmes, ils ont seulement l’autorisation de vieillir, d’autant plus, on observe que la différence d’âge est en faveur des hommes dans les couples, cette conception est profondément inscrite dans les mœurs ce qui pousse les femmes à paraître éternellement jeune (teintures capillaires, chirurgie esthétique…) Finalement, les femmes sont condamnées à vivre dans les faux-semblants et la honte d’elles-mêmes .


« De même, une amie me suggérait il y a peu que, si elle ne supportait pas l’idée de voir sa mère avec les cheveux blancs, c’était peut-être parce que cela l’amenait à penser à la mort. Mais qui pense à la mort en voyant Richard Gere ou Harrison Ford ?».


On remarque également que dans cette société, les capacités intellectuelles sont paralysées. On assigne aux femmes et aux hommes des domaines de compétences très différents, (le savoir pour les hommes et les taches subalternes pour les femmes) là encore le sexisme se manifeste sur tous les bouts de l’échelle sociale. Il faut savoir que la médecine était détenue par les femmes qui par la suite a été réquisitionné de force par les hommes. Cependant ces dernières années, en France, les blogs et les réseaux sociaux ont fait marcher la question de la maltraitance médicale notamment dans le milieu gynécologique. On commence tout doucement à mesurer à quel point les préjugés sur les femmes nuisent à leur prise en charge médicale. Et malheureusement j’en sais quelque chose, ayant une endométriose, il m’a fallu des années pour être prise au sérieux par le corps médical, une double peine qui démontre encore une fois la domination des hommes sur les femmes.

À lire absolument, de même que les femmes, les hommes sont également invités à lire ce livre pour comprendre les difficultés que nous pouvons rencontrer dans la société, d’évaluer la place qu’ils prennent et celle qu’ils laissent aux femmes.


« Sorcières: La puissance invaincue des femmes – Editions Zones

« Beauté fatale : les nouveaux visages d’une aliénation féminine » de Mona Chollet (concours sur mon insta)

essai féministe, Sciences humaines

« Non,décidément, il n’y a pas de mal à vouloir être belle mais il serait peut-être temps de reconnaître qu’il n’y a aucun mal non plus à vouloir être. »


Dans cet essai divisé en plusieurs parties dont chacune représente les visages de l’aliénation féminine, Mona Chollet dénonce l’instrumentalisation du corps de la femme via des méthodes insidieuses et malsaines au profit de grandes marques comme les secteurs du luxe et du cosmétique (Magazines de mode, marketing d’influence, séries télévisées…).

Pour renforcer ses théories, elle s’appuie sur des exemples concrets dont les références sont connues de tous (la presse féminine, les séries télévisées : Mad men, gossip girl, sex & the city…). Elle décrypte également l’actualité comme les affaires Polanski – Strauss-kahn et nous démontre comment notre société consent au dictat de l’apparence féminine la plus stéréotypée.

Cette quête de la perfection absolue qui conduit inlassablement les femmes à adopter une haine de soi et envers son corps (la peur de ne pas plaire, de ne pas correspondre aux normes de beauté, la certitude de ne jamais être assez bien pour mériter l’amour de soi et d’autrui), traduisent et amplifient une insécurité psychique et une auto-dévalorisation qui élargissent leurs effets dans tous les domaines de la vie d’une femme.


« L’objectif ultime n’est pas de se distinguer par son talent, mais par son potentiel de femme-sandwich, en entrant dans le moule d’une certaine vision de la féminité. »


Cette emprise passe bien évidemment par la puissance économique dont les marques maîtrisent les rouages à la perfection et de l’habilité culturelle des relais (presse féminine, publicité et divertissement), ils jouent sur les ressorts très profonds pour stimuler de façon obsessionnelle la pulsion d’achat et pour emprisonner les femmes dans une image qu’ils présentent comme l’essence de la féminité. « Comme si acheter le dernier sac à la mode (1000€) pouvait nous apporter le bonheur »

On peut se demander d’ailleurs si la surconsommation qui hante la féminité traditionnelle ne serait pas un désir de fuite (souffrance au travail, peur du chômage ou celle de vieillir) Or là encore, il faut constater que seuls la culture de masse et le discours publicitaire prennent au sérieux ce besoin humain d’évasion. Et ils apportent bien sûr, des réponses en proposant des satisfactions individualistes et consuméristes.

En quête d’investissements sûrs, les grandes marques de luxe misent d’ailleurs en priorité sur des actrices (un cercle très fermé de personnes bien-nées ) qui ont acquis une notoriété internationale grâce aux clichés liés à une autre culture exotique,archaïque et patriarcale – du moins d’un point de vue américain : c’est la culture française .

En parlant d’acteurs, on pense notamment au héros de la série « Gossip Girl » des adolescents qui excellent dans l’art de faire la fête et de courir après les boutiques tout en ayant de très bons résultats scolaires, des jeunes filles au corps parfait sans souffrir de troubles alimentaires, jouer les mannequins, trôner au premier rang sur le catwalk d’un défilé de mode, s’envoler en jet privé pour un week-end en Espagne… De quoi faire rêver les plus jeunes d’entre nous. Le succès de la série est tel que la chaîne a ouvert une boutique en ligne proposant les vêtements et les bijoux portés par les actrices . 

Une méthode insidieuse qu’on appelle « le placement de produit » un processus très connu des influenceuses beauté qui ne cessent de promouvoir le corps parfait avec une légère tendance pour l’obsession de la minceur. Fort de ce succès, le magazine  Elle  appelle ça « la Fashion démocratisation » Mona Chollet la qualifie plutôt « d’aliénation participative ». Dont les marques et les réseaux sociaux ont fait de ses héroïnes à la fois des figures de proue et des modèles à suivre.

Entre autre , Mona Chollet évoque également l’abus de la chirurgie esthétique qui n’est que les révélateurs d’une fragilité qui engendre la peur de vieillir. Comble de l’ironie, certains médecins affirment que leur activité est féministe car elle permet aux femmes d’acquérir une meilleure estime d’elles-mêmes. Mona Chollet dit d’ailleurs que:

« c’est confondre l’estime de soi avec le soulagement que procure le fait de prouver sa loyauté à l’ordre dominant. Faisant de la richesse et de l’apparence les critères essentiels de la valeur humaine, professant un darwinisme social agressif, le milieu de la mode exsude la haine de la faiblesse. »

On parle aussi « d’eugénisme banalisé » qui concentre une certaine uniformisation du genre, une valorisation et une recherche de la blancheur, la blondeur, la minceur et la jeunesse qui vise à se rapprocher le plus possible du modèle esthétique dominant. Cependant ce n’est pas seulement la diversité des couleurs de peau qui manque dans notre environnement culturel: ce sont aussi tout simplement les représentations d’une manière générale d’être une femme.


« Les vedettes qui émergent, en France ou aux États-Unis, sont dorénavant toutes calibrées sur le même modèle: extrême minceur – ou rondeurs tolérables -, Teint diaphane, garde-robe sophistiquée le plus souvent élaborée par une styliste personnelle. »


Dans cet essai Mona Chollet nous démontre à quel point il est dur d’être une femme, quoi que nous fassions nous serons toujours confrontés au spectre de la beauté parfaite et des dogmes imposés par la dictature des industries (mode-beauté). Cette société qui pousse les femmes à scruter chaque physique aux exigences toujours plus irréalistes, ce qui dénote en outre une pauvreté d’esprit pathétique qui annihile toutes les relations humaines et nous éloigne de la simple vérité : Toutes les femmes sont belles et authentiques car la conclusion c’est qu’il n’y a pas de joie dans la perfection.


« Beauté fatale: les nouveaux visages d’une aliénation féminine de Mona chollet – Editions Zones